art cru systeme emotionnel

Émotions ?...
L’expérience et la dynamique émotionnelles

« EXPRESSION CRÉATRICE ANALYTIQUE »

Concepts fondamentaux, théorie, praxis
Article écrit pour les étudiants de la volée 2012
Revisité en Août 2015

Guy Lafargue

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La question des émotions appartient traditionnellement au domaine de la psychologie académique. Elle est ensuite devenue, au milieu du siècle dernier, un objet de recherche avancé de la psychophysiologie du cerveau (aujourd'hui de la neuropsychologie), en particulier dans la géolocalisation des aires corticales concernées par la gestion émotionnelle, par la cartographie de ces zones et par leur “couleur” affective (la colère, le chagrin, la joie etc...).

Personnellement, je vais me placer ici d’un autre point de vue : celui de l’animateur d’ateliers d’expression créatrice confronté à des événements émotionnels de première importance dans le travail de la croissance affective et dans le jeu transformationnel des personnes. J’adopterai un point de vue global, dynamique, en vue de circonscrire la problématique aux questions posées par l’accompagnement analytique des personnes et d’un groupe dans l’expérience et le jeu de la création.

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Le débat sur le statut de l'expérience émotionnelle dans le travail analytique au sein des groupes de formation ou de thérapie est un lieu de grande confusion, notamment parce qu'il est bien difficile d'en isoler des manifestations clairement distinguables des manifestations affectives elles-mêmes. Comment distinguer ces deux modes fondamentaux de l’expérience d ’être au monde [1]. Il est particulièrement important de nourrir notre réflexion à ce sujet dans le cadre de la conduite des Ateliers d’Expression et/ou dans celui de la formation de praticiens de cette discipline.

La turbulence de la vie émotive et la croissance émotionnelle sont des systèmes perceptuels fondamentaux constituants du travail d'élaboration des mécanismes de régulation de tous les organisme vivants, et plus spécifiquement de l'organisme humain chez lequel cette fonction s’est considérablement modifiée du fait de la complexification de ses structures cérébrales.

De manière concrète, la dynamique émotionnelle a pour fonction d’indiquer à l’organisme vivant de quelle nature potentielle est un événement externe ou interne vis à vis de son intégrité et de son développement satisfaisant : actualisant ou destructeur.

Le système émotionnel est génétiquement déterminé, mais sa configuration dépend à l'origine de la qualité des actions de l'environnement maternel, de la façon dont celui-ci "l'affecte".

Le système émotionnel est un système global d'analyse de signaux élémentaires avertissant de la qualité des sources d'excitation potentiellement satisfaisantes ou dangereuses en regard des finalités génétiques de développement optimal de l'organisme.

Le système émotionnel remplit la fonction biologique de permettre à l'organisme de de façon instantanée en état d'adopter un comportement optimal de préservation de son intégrité corporelle (mouvement agressif/défensif face au danger potentiel) ou de son développement créateur (mouvement oblatif/attractif face à la satisfaction pulsionnelle potentielle).

La satisfaction pulsionnelle est de façon fondamentale au service du développement des organismes vivants et de l’actualisation de leurs potentialités.

Le système émotionnel est donc un système analyseur fondamental de la qualité des stimulations en provenance de l’environnement ou du corps propre, et d’écoulement des charges affectives qu’il provoque. Il est en place dès l’origine de l’expérience de la relation du sujet avec un environnement. L’émotion est de nature réflexive. Elle conditionne le déclenchement du système de l’action résolutoire.

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Le système émotionnel constitue l’organisateur et le régulateur du système affectif.

Le système affectif, quant à lui, est une organisation structurée du comportement global de l’individu , déterminée par les impacts émotionnels originels de la rencontre de l’organisme avec les événements/sources mobilisateurs des réactions émotionnelles. L’affect est de nature rétroactive. Il s’élabore dans l’après coup.

L’affect intègre à la fois l’expérience émotionnelle et la qualité des réponses de l’environnement à la décharge émotionnelle. Il constitue le marqueur de ce qui deviendra

plus tard dans le jeu de la perception ce que nous appelons l’expérience vécue.

Dès l’origine, une relation dialectique [2] s’établit entre le système émotionnel (le plaisir, la douleur, la surprise…) et l’organisation affective (la souffrance, la jouissance, la peur, l’angoisse) dont les fondations se forment dans ce jeu dialectique entre les émotions et les réactions satisfaisantes ou destructrices de l’environnement.

La position émotionnelle est celle de l’affût, celle de l’affect est celle de la gestion de l'organisme dans la durée en regard de l'économie globale de son développement. Là où l'émotion est occupée de l'imminence, l'affect est occupé de l'expérience.

L'émotion est une disposition de l'organisme génétiquement déclenchée par des stimulis à identifier et à neutraliser ; l'affect est une organisation stable des “patterns3 de comportement en appui sur la mémoire émotionnelle.

Le système affectif est structuré par les expériences originaires esthésiquement vécues, dans lesquelles sont intégrées (et structurantes) les expériences émotionnelles primitives.

Dans la période de développement originaire (de la transformation du nouveau né en un enfant), l'émotion et l'affect sont co-extensifs l'un à l'autre (ils fonctionnent en totale perméabilité). Les premières expériences émotives du nouveau-né sont marquées d'intensité maximale. Et, de la qualité des expériences satisfaisantes ou douloureuses concomitantes, dépendront les systèmes d'alarme, d'alerte-à-l'Objet qui se mettront en place.

Lorsque le développement de la subjectivité a atteint un certain degré de consistance et une certaine qualité d’expression, le système émotionnel est alors placé en dépendance du système affectif dont il influence co-extensivement les réponses, et dont il conditionne l'intégration. Cela va en particulier se marquer de façon définitive dans la construction des patterns [3] émotionnels du comportement érotique, c'est à dire dans le travail de construction de l'érogénéité , et de ses avatars au niveau des orifices du corps : orale, olfactive, anale, génitale. Cette structure interactive n'est pas définitivement fixée. Elle peut être transformée (la résilience), en particulier dans le travail analytique

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Pour moi, tel que je le rencontre dans ma pratique du travail analytique dans l'espace expressionnel, je constate que le système émotionnel est bien ce système de régulation de l'organisme à double fonction :

  • D'une part cette fonction d'alerte-à-l'Objet : l'émotion, placée sous le contrôle des patterns affectifs a bien pour fonction l'analyse instinctive immédiate de la qualité des sources d’excitation, en liaison avec la survie et le développement des individus ; et de disposer le corps, l'organisme global, à apporter une réponse adaptée à la nature du signal source de jouissance (érogène) ou de souffrance pathogène).
  • D'autre part, le processus émotionnel dans sa séquence expressive opère l'écoulement et l'élimination des charges d'angoisse déclenchées par le surgissement d'affects, c’est à dire de réactions mnésiques, c’est à dire de la mémoire émotionnelle.

 

Les émotions sont la voie naturelle de la dissolution provisoire des charges affectives. Dans mes Ateliers d'Expression Créatrice, l'expérience émotionnelle se manifeste sous trois formes [4] :

  • comme investissement des zones corporelles érogènes dans une activité ludique, symboligène [5], ouverte par l'investissement affectif puissant de la matière langagière proposée comme médiation pour la représentation,
  • comme moment cathartique (résolutoire de la tension affective) de l'expression.
  • comme vecteur d'un travail de régression.

Ce n'est que dans la troisième dimension que je suis susceptible parfois d'engager avec la personne un échange physique/émotionnel - une communication émotive, pour reprendre les termes de mon instituteur Max Pagès [6] - visant à permettre de soutenir une symbolisation qui sera réverbérée ensuite vers le jeu de la représentation psychique, dès que la personne aura pleinement traversé cette expérience.

Dans cette structure de travail, l'expression émotionnelle est donc acceptée et soutenue comme un des moments résolutoires lié au jeu de la représentation créatrice qui est l'expérience centrale instaurée pour la parole.

L’expérience émotionnelle dans le cadre
des ateliersd’expression créatrice

Ce que mon expérience de la conduite des ateliers d’expression créatrice centrés sur le soin à la personne m'a appris c'est que pour certains participants, c'est l'inhibition de l'expression émotionnelle qui est la souffrance centrale à traiter. Et, dans ces cas-là, il me parait particulièrement important pour l'animateur, quel que soit le cadre défini de la rencontre analytique (développement personnel, thérapie ou formation), de ne pas provoquer de manière artefactuelle la mise en effervescence directe des stases [7] émotionnelles, de ne pas en accélérer de façon instrumentale la fermentation, de ne pas en restreindre non plus le libre développement. C'est là pour moi la garantie que le processus émotionnel pourra jouer librement, et sans risque provoqué de décompensation [8] ; et de laisser jouer ses fonctions régulatrices instinctives.

Deux ordres d'émotions sont actifs dans le travail d'expression créatrice :

  • L'un, intime et largement inconscient, apparenté à la transe, se développe comme matrice du jeu créateur. Dans cet état, le sujet est dérouté de la réalité, profondément absorbé dans le mouvement de la formulation et dans le jeu des forces émotionnelles et affectives. Nous prenons connaissance de ce mode d'expérience si la personne accepte d'en parler pendant le temps de parole ;
  • L'autre mode d'expérience émotionnelle est lié à la prise de parole pendant laquelle la personne, en en parlant, est assaillie par de puissants effets de condensation, de “transfert[9] manifestes, qui mettent à jour de façon parfois aiguë des séquences de l'histoire personnelle, des souvenirs de blessures narcissiques, de deuils non faits, de traumatismes anciens, des résurgences d’expériences affectives parfois violentes régurgitées ici, et qui donnent lieu à communication, après avoir donné lieu à représentation au long court de l'expérience créatrice. Tous événements naturels dont l’animateur va accueillir et accompagner le travail autorégulateur.

C'est dans ce mouvement de va-et-vient entre représentation æsthétique et communication, entre expression médiatisée et aveu dans la parole, qu'un autre plan d'expérience émotionnelle surgit parfois, dans un véritable travail de décharge cathartique, c’est à dire de détente de la charge affective par l'expression émotionnelle complète, qui constitue généralement ce que l'on appelle une ab-réaction, c'est à dire la libération d'une stase affective enkystée dans l'expérience du sujet qui peut enfin accéder à la résolution émotionnelle non actualisée au moment des traumas affectifs originels.

Petit a-parte idéologique
et filiations assumées

Ma position personnelle sur cette question de la relation émotionnelle dynamique a été quelques fois la source d’une assimilation hâtive, syncrétique, à la position du psychanalyste freudien dissident Wilhelm Reich, dont je serais une sorte d’enfant bâtard.

J'ai toujours décliné cette assimilation (abusive) par laquelle certains de mes proches, ont tenté d'invalider mon travail personnel d'élaboration et de création d'un champ expressionnel singulier, d’une théorie expressionnelle de l’expressionet de l’expérience créatrice.

La bio-énergie, devenue ensuite analyse bio-énergétique n'a jamais eu pour moi la fonction de modèle. Même si la pensée psycho-analytique de Reich me paraît encore actuellement révolutionnaire dans notre champ de réflexion. Simplement, comme vis à vis de la psychanalyse freudienne et néo freudienne, c'est sur la structure de la communication analytique et sur les processus d'influence et de légitimation théorique qui organisent leurs dispositifs que je me sépare de façon déterminée.

Les seules influences significatives que je reconnaisse comme ayant contribué à éveiller, accoucher et nourrir mon propre travail d'engagement clinique et d'élaboration théorique sont celles, essentielles, de :

  • Carl Roger que j'assume dans la formule : L'écoute active non-directive", centrée sur la personne ;
  • L'influence psycho-sociologique de Max Pagès concernant la dynamique des groupes, que j'ai étalonnée dans notre co-direction de formation. Il a été le passeur français de Carl Rogers et mon passeur dans le domaine de l'expérience analytique ;
  • ainsi que celle d'Arno Stern dans le domaine de l'éducation créatrice.

Ma relation à l'accompagnement des phénomènes émotionnels dans la conduite des Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques s'est ensuite essentiellement élaborée et développée à partir de mes propres expériences dans le champ expressionnel,

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Guy Lafargue
Le Porge
31 Août 2015


[1] De façon “light”, la notion d'être-au-monde a été créé par les phénoménologues (partisans d’une forme d’élaboration directe de la connaissance des phénomènes, déprise des savoirs constitués, intuitive, en prise directe sur les expériences vécues par l’être humain (plutôt qu’à travers des théories), dans sa rencontre native avec ce qui va constituer pour lui “le monde”, c’est à dire le monde de ses perceptions et sentiments de la réalité.

[2] Une tension est dite “dialectique” lorsqu’elle met en tension deux forces ou deux qualités de l’expérience vécue dont la confrontation va être productrice d’un remaniement de l’équilibre global du sujet.

[3] pattern” : mot anglais servant à désigner une organisation stable que l'on peut observer de façon répétée lors de l'étude des comportement

[4] Le lecteur en trouvera nombre d'exemples dans mon livre “Argile vivante”

[5] symboligène : effets d’une action permettant aux zones érogènes de devenir des lieux de désir et de plaisir dans le jeu de la représentation. Dans les ateliers d’expression créatrice la dimension “symboligène” s’exprime au travers de la création, dans le jeu avec les matières/langage.

[6] Max Pagès : “Le travail amoureux” (Dunod Ed.)

[7] Les stases sont des “résidus” inertes d'expériences anciennes enfouies,

[8] la “décompensation” est une perte des protections, des défenses, que le sujet a mises en place pour exister sans trop de souffrance affective. Leur perte provoque un déséquilibre affectif pouvant être ressenti comme dangereux pour le sujet, et produire des comportements préjudiciables au sujet lui-même. Cela est susceptible de se produire sous l'effet d'une effraction ou d'une excitation libidinale brutale.

[9] Au sens large, effets de déplacements dans l'expérience actuelle de mouvement affectifs “résiduels.