art cru relation intertransferentielle

La relation intertransférentielle

Analyse et conduite des investissements affectifs
dans le cadre des Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques

 extrait de l'ouvrage
« L'EXPRESSION CRÉATRICE ANALYTIQUE »
Les concepts fondamentaux : Théorie et pratique

Guy Lafargue

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La question du transfert, c'est le caviar de la théorie des phénomènes affectifs. Enfin, c'est manière de parler... façon de t'introduire en douce dans le sacrum de la psychanalyse où ce concept repose au cœur du tabernacle.
Aujourd'hui, avec l'ignorance et l'athéisme profonds qui règnent, y'en a peut-être parmi vous qu'ont jamais mis les pieds dans une église et qui savent plus ce que c'est qu'un tabernacle : c'est un truc mystérieux scotché sur un autel, tout au fond de la nef centrale ; une sorte de boîte, généralement peinte aux ors, avec des sculptures anciennes en stuc, dans laquelle, entre deux offices, on enferme le corps azymuté (hostylisé) du Dieu vivant. Interdit au profane d'y mettre les doigts sous peine de sacrilège et d'excommunion !
Si tu me suis dans la métaphore, le transfert, c'est le Corpus Christi des psychanalystes.

Dans la version France-d'en-bas, qui dit transfert, dit déplacement, transport : transport, comme dans l'expression "transport amoureux", c'est à dire déplacement de la Chose dont il est question de sa boîte d'origine dans une autre. Et La Chose (Das Ding comme disait pépé Freud avec une majuscule et en allemand), en décalé de la théorie officielle, c'est la Chose affective, c'est à dire, emphatiquement parlant, la structure, c'est à dire l'inaccessible lieu originaire de la formation de l'amour et de la haine, et de toutes les combinaisons de ces deux ingrédients tordus, instables, versatiles qui te bousillent l'existence jusqu'à un âge avancé.
En fait, l'amour, la haine et tous les résidus de leurs altercations, c'est pas ce que tu crois : c'est la réactivation hic et nunc (in french : ici et maintenant) de traces incrustées ad vitam æternam dans le neurone de tes premiers émois de quand t'étais encore accro au mamelon. C'est les traces émotionnelles persistantes, plus ou moins inconscientes, de ces trucs impensables, assez violents que t'as éprouvés avec la dame du temps jadis que t'appelais pas encore maman.
Inconscientes, ça veut dire entreposées à la cave comme de vieilles bouteilles de Saint Émilion 84, qu'était une année magnifique pour les Saint Émilion et pour moi qui ai créé les mots « Art CRU".

En termes un peu plus trash, la vie affective est ce qui constitue la matière projectile originaire de tout mouvement expressif, d'où procède toute pensée et tous les coups fourrés que te réserve le Destin (tu peux relire cette phrase plusieurs fois jusqu'à t'en imprégner, même si tu comprends pas encore).
C'est le Soi, c'est à dire la compil de toutes les manifestations vivantes qui composent ton expérience d''être-au-monde (comme disait fœu Merleau), le réel primordial (comme disait Lacan), qui est l'instance directrice de toute cette machinerie qui nous gouverne toi, moi et ton gynécologue.

Pour bien te faire sentir la Chose, je t'invite à graver sur la porte d'entrée de tes cabinets cette citation d'une nana extra que j'aime beaucoup, Madame Piéra Aulagnier qu' est une théoricienne classée**** dans le "Go et Mio" de la psychanalyse. Avant d'être morte (rien à voir avec les notes du guide gastro), cette grande dame a écrit ceci pour nous deux. Elle, elle incarne bien La Chose dans la matière humaine. Voici ce qu'elle écrit dans ce petit chef d'œuvre d'horlogerie passionnelle qui s'appelle « La violence de l'interprétation » :

"Si le regard désinvestissait la scène extérieure pour se tourner exclusivement vers la scène originaire, il ne pourrait qu'y contempler, sidéré, ces images de la Chose corporelle, cette force engendrant une image du monde devenue reflet d'un espace corporel, déchiré par des affects qui sont à chaque instant, et totalement, amour ou haine, action fusionnelle ou action destructrice".

Là, on nage en plein dans le CRU, c'est cinq sur cinq avec ma conception de la Chose. C'est exactement ça qui se passe dans l'Atelier, à des degrés et à des intensités variables : on désinvestit (parfois assez radicalement) la scène extérieure (pas tous, pas tout le temps, pas complètement), et on se tourne, à son insu, à son rythme, pépère ou raccourci, plus ou moins c'est selon, vers la Chose corporelle afin de la rendre un peu moins toxique. Le cadre de l'Atelier d'Expression Créatrice Analytique est construit pour Ça. Pour accueillir les soubresauts langagiers de la Chose, les manifestations æsthétiques de la Chose. Parce que, contrairement à ce qui s'en dit ici et là dans les dictionnaires du siècle dernier, la Chose parle.

Dans l'Atelier d'Expression Créatrice, la Chose parle.

Qu'on se le dise ! Et Jacquou le Lacan confirme p 144 de son bouquin « L'éthique de la psychanalyse » quand il dit qu' « un objet peut remplir cette fonction qui lui permet de ne pas éviter la Chose comme signifiant, mais de la représenter, en tant que cet objet est créé ». Après quoi, et c'est bien dommage, il renvoie à œuvre d'art et à la fumeuse théorie de la sublimation par où se referme pour la théorie psychanalytique officielle toute discussion sur l'expérience créatrice.

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L'affect est un champ de forces structuré, et le transfert est le mouvement subtil ou grossier par lequel elles se fixent sur l'autre. Et dans l'Atelier d'Expression Créatrice Analytique, le cadre est construit de telle façon que ces forces noires (amour/haine et leurs sous-produits) sont drivées vers les langages/matières de la création par où elle devient productrice de sens.

Mon point de vue central, c'est exactement celui-là : que c'est cette infra-structure, ce sont ces fondations originaires de l'être-à-l'autre qui constituent le noyau actif producteur de toute expérience subjective, de toutes les manifestations affectives perceptibles, de toute relation émotionnelle à l'autre et de toutes les productions psychiques comprises entre l'hallucination et la pensée abstraite. Il est par nature éruptif. Et le but du transfert, cette espèce de missile à tête chercheuse d'Objet, c'est de trouver une cible pour faire péter à l'extérieur ces émois préhistoriques encombrants et douloureux (et de façon paradoxale les affects de jouissance) dans une bergère dont tu deviens pour quelques nuits l'homme de sa vie, où chez ton ami de trente ans qui te répudie pour un plat de lentilles, où dans ton psychanalyste que tu payes pour ça (profites en un max!)..

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Nous devons à Freud-l'allumé et aux recherches qu'il a engagées à partir du cadre psycho-analytique, tel qu'il l'a inventé à son propre usage, l'extradition du phénomène qu'il a nommé transfert de sa gangue impressionniste, son raffinage scientifique, sa contamination culturelle et son polissage idéologique. Ce petit mot anodin "transfert" emprunté à la mécanique du mouvement, est devenu le signifiant conceptuel majeur de son système de représentation des phénomènes psycho-affectifs, avec à la clé une étude serrée des processus qu'il engendre dans ce qui est devenu le jeu sophistiqué du 20ème siècle du divan et du fauteuil (dixit Winnicott mon pote), de ses variations allotropiques (ce mot barbare veut dire les différents états physiques d'une même matière soumises à des variations de température ou de pression), de ses fonctions dans la physiologie du Moi et dans le jeu de l'économie développementale (Ouahou !).

Bien entendu, ce qui a mobilisé après Freud les générations successives de ses identifiants, c'est la façon dont ce processus travaille dans le cadre défini et désigné de la cure-pype, c'est à dire au sein de ce dispositif immuable dans lequel l'analysant est allongé sur le divan, séparé du contact visuel et corporel avec un psycho-analyste moulé dans son fauteuil, invité à s'introjecter la règle fondamentale qui est que tu communiques sans rétention tout ce qui te vient de pensées, que tu parles sans en omettre aucune les formations psychiques qui te fleurissent dans le neurone : pensées, fantaisies, fantasmes, souvenirs réels et inventés qui émergent dans la position où tu te trouves là, à la merci de l'Autre; et de parler les convulsions affectives dont tu as perception. Lorsque la tentation t'en vient de façon un peu trop pressante, tu es sommé de ne pas t'exprimer en "agirs" mais en mots, ni de tenter quoi que ce soit en direction du corps de ton psycho-analyste qui est soumis à la même règle (tu sauteras pas tes clientes). T'es également invité à emballer les récits de rêves que tu fais à la maison, et tous évènements ou actes supposés significatifs se rapportant au travail de la cure.

Tu remarqueras que 10 lignes au dessus de celle-ci, j'ai écrit "tout ce qui te vient de pensées" - en renforçant le "de" - plutôt que d'écrire comme tu le vois dans toute la littérature à propos de la règle fondamentale "vous êtes invité à dire toutes les pensées, toutes les images qui vous viennent à l'esprit (tu trouveras ça dans le Catéschisme « Le vocabulaire de la psychanalyse" by Laplanche et Pontalis)". Si je fais remarquer, c'est tout simplement parce que je récuse toute différence entre la pensée (en images ou en mot) et l'esprit, qui selon moi sont une seule et même chose. Et même si tu vois pas très bien les ramifications de ce truc là, ça a une sacrée importance, parce ce que c'est sur ce clivage-là que repose la théorie psychiste qui a créé les notions d' "appareil psychique et d' "appareil à penser" ces vieux sous-produits de décomposition matérialiste de la pensée religieuse.

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Dans son enseignement écrit de la pratique psycho-analytique, Freud invite l'élève à ne pas être trop attentif (voire à ne pas être attentif du tout) à la signification des dits de son client, mais plutôt à ses signifiants. Tu pompes peut-être pas très bien le sens de la différence entre les deux, mais fait confiance à ton travail psychique, ça va bientôt se dévoiler à toi, au moment où tu t'y attendras le moins (en fait, "Ça" marche pour toi exactement comme pour ton psy).
Maître Freud, il a conseillé à ses élèves de se laisser aller à un travail de dérive associative qui consiste à te laisser gouverner la psyché par tes propres signifiants affectifs, c'est à dire à les laisser diriger tes pensées - les associations d'idées comme ils appellent - à partir d'une écoute dite "flottante" (distraite) qu'ils accordent aux propos de l'analysant, ce que moi j'appelle des capacités médiumniques ( à ce sujet, je te conseille vigoureusement d'aller lire mon article sublime "La sieste existentielle", dans mon bouquin "De l'affect à la représentation" que Jean Broustra ne tarit pas d'éloges).

Ces formations psychiques dont il se veut le témoin exigeant, ces émergences, ces éditions psychiques originales ou stéréotypées, ton psy va s'en servir comme matériaux pour construire des interprétations qu'il proposera à la perlaboration de l'analysant. La perlaboration, c'est l'opération d'assimilation de l'interprétation du psycho-analyste dans le système digestif de l'analysant (dans son cadre de pensée).

Comme tu vois, Freud, il faisait sacrément confiance dans la sensibilité créatrice de ses épigones (c'est le nom grec pour dire "adeptes"). Mais le fait que par la suite la création de Freud soit devenue une sorte d'objet religieux, mimétique, méthodique, ne constitue pas automatiquement une garantie d'authenticité et d'opérativité. Gaffe. Pasque l'interprétation peut être puissamment contaminée de transfert, ou de contre-transfert de ton analyste sur toi. Pasque, tu t'en doutais un peu, le transfert c'est pas à sens unique.

Le transfert : qu'en faire (qu'enfer) ?

L'interprétation est la part de contribution "technique" du psycho-analyste au travail de construction de la connaissance de toi, de ta propre histoire, de la formation de ton identité, des conflits affectifs anciens que tu viens mettre en représentation, en les déplaçant, en les transférisant sur sa personne, dans ce mode d'investissement affectif, justement, que l'on appelle le transfert. Et même que le cadre et le dispositif psycho-analytiques sont conçus pour que Ça parle ("Ça" étant un autre mot freudien pour désigner la Chose). Et tout le travail spécial du psycho-analyste, c'est de te (dé)montrer que tout ce que tu déballes est le duplicata de tes liens aliénés avec tes vieux et avec leur libido défaillante. Quand t'as fini ta psychanalyse (y'en a qui la finissent), t'es censée savoir ce que t'as réellement fait avec la libido de papa; t'es plus intelligente sur ton propre compte (en principe), même si t'as pas bougé d'un poil dans l'organisation tordue de ton être-au-monde, de tes liens au monde des vivants et avec tes maîtresses, Quelques uns, j'en connais, tirent de leur psycho-analyse des bénéfices substantiels. D'autres continuent dans la perplexité à vider sur toi leurs surplus américains comme si de rien n'était.

Ce mode d'investissement affectif qu'ils appellent "transfert" consiste donc, sans en avoir la moindre conscience, à miser tes éconocroques affectives sur ton psycho-analyste (sur l'animateur de l'Atelier) en croyant que c'est lui qui est la cause et le but de tes sentiments, de tes émotions, des charges affectives que tu as déjà vécues dans les liens originels répudiés depuis belle lurette avec tes vieux : Maman aux premières loges, et papa dans l'ombre (en fait, ni plus ni moins la même chose qu'avec tes amants, ou avec ton dentiste).

La théorie psychanalytique désigne du terme d'"imagos" ces figures originelles inconscientes incrustées dans Toi appartenant à ta préhistoire de Sujet, et des termes d'"Objets", et de "relations objectales", ce qui appartient à ce monde des premières relations du nourrisson et du petit enfant avec les figures parentales. Papa/maman agissant comme supports actifs ou passifs de scénarios f(ph)antasmatiques qui s'inscrivent de manière durable dans ton cortex sous la forme d'"objets psychiques". (pour la signification de l'orthographe du mot "ph(f)antasmatique", je te renvoie à ma mélodieuse contribution théorique sur Mélanie Klein).

Investissement affectif en bourses

Pour avancer d'un cran, que tu comprennes bien la façon dont j'entends ce que c'est que "l'investissement affectif" (qui est la même chose que le transfert), j'affectionne de représenter ce mouvement subtil (ou grossier, c'est selon le client et ta fortune personnelle) au travers de la métaphore bancaire : investir, c'est placer son capital d'argent (ou de pouvoir) dans quelque chose qui te rapporte des intérêts ou qui assure la pérennité de tes possessions.

Dans le domaine affectif, c'est exactement la même chose. Le transfert, l'investissement affectif, c'est le placement de ton capital d'amour sur une personne, entité substitutive du premier Objet d'amour, dont tu espères obtenir les jouissances ou satisfaire les vengeances. C'est une capacité plastique de l'individu à recréer sur de nouveaux Objets une attache adhésive ou destructrice de même qualité émotionnelle que sur ses Objets d'attachement originels. A reproduire le même attachement sur de nouveaux Objets.

C'est pas par hasard que les psychanalystes ont choisi ce terme trivial d'Objet pour désigner celui qui reçoit ces charges affectives, car dans ce processus de liaison adhésive, de collage à l'autre, l'autre n'existe pas réellement comme une personne, comme un autre, mais uniquement comme un support, comme une illusion d'autre, comme dans les jeux de massacre.

Le processus de transfert, tel qu'il se manifeste dans le travail analytique/thérapeutique (et dans les Ateliers d'Expression Créatrice itou), est donc la manifestation complexe et terminale d'un processus élémentaire qui commence avec les toutes premières expériences "affectives" et qui se prolonge tout au long de ton existence dans toutes tes relations d'amour. La différence, c'est que dans cette situation-là - analytique - l'Autre en question - l'analyste (l'animateur/analyste) - est en principe armé pour ne pas t'entretenir ou te fourvoyer dans le leurre, mais pour te renvoyer en miroir l'image de ton aliénation. C'est aussi ce que tu dois apprendre pour devenir animateur d'Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques. Et c'est pas compliqué comme tu l'entendras susurrer de façon prude ou aigrie ici et là. Entends moi bien, je dis pas que c'est quelque chose à la portée de toutes les bourses. Mais c'est quelque chose qui est là, toujours, avec quoi tu va obligatoirement devoir travailler comme animateur d'Atelier d'Expression Créatrice, analytique ou non, et que cela ne s'apprend que dans l'expérience vécue et élaborée. Comme ça, tu peux piger un peu mieux le travail qu'on fait avec toi, et toi avec nous, dans la formation : "Élaboration de l'expérience vécue", ça veut dire ça.

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Je voudrais ici faire un sort à la définition que le catéschisme de Laplanche et Pontalis, "Le vocabulaire de la psychanalyse" (qu'est un superbon bouquin à avoir en permanence sur ta table de nuit à coté des miens), qui dit que le transfert est "la répétition de prototypes infantiles". De mon point de vue, la structure affective n'est pas un prototype infantile. Elle n'est pas un prototype du tout. Elle est le type-même. Elle est exactement le mode d'être-au-monde originaire et actuel du sujet, en permanence, depuis toujours, toujours en quête d'un accomplissement du destin des pulsions de réalisation du Soi, dans l'attente ou la provocation active d'une conjoncture favorable pour aboutir à la réalisation de tes potentialités.

L'expérience affective se tient toujours sur le seuil du Désir et en affût de l'espoir d'être, et c'est le mirage que nous lui présentons en lui offrant le cadre analytique, mirage susceptible de s'ouvrir à l'incarnation et à l'actualisation, à la reconnaissance de ce qui est déjà là et qui n'a jamais pu jouer complètement sa partition, ni pousser son propre dynamisme à son terme virtuel. Le transfert authentique est toujours la version originale et non une copie du même, une réédition comme ils disent. Y'en a qui vont refuser de comprendre ça, qui est pourtant une évidence, une donnée immédiate de l'expérience.

On l'appelait Amnésie
elle avait un cul en Or

L'organisation structurale des signifiants est génétiquement constituée. Là, je m'avance, je prends des risques avec l'intelligentsia. Les signifiants° eux-mêmes utilisent des matériaux empruntés aux évènements originaires d'avant la pensée pour constituer la pensée, évènements que j'appelle des mnésies°, c'est à dire des traces inscrites d'évènements vécus qui n'ont jamais donné lieu à représentation, ni au moment, ni après (thank you Winnicott).
La structure affective transcende l'expérience subjective, elle enveloppe toute historicité. Et le travail analytique n'est jamais que la révélation (comme le dit Lacan), c'est à dire le dé-couvrement, de ce qui est déjà là (comme moi je le dis) et qui attend du travail de la Parole sa constitution comme existant pour le sujet lui-même.
La notion de prototype infantile est une abstraction métapsychologique freudienne, harmonique avec l'ensemble de son appareil-à-penser-la-théorie, exemplaire de ces fixations inconscientes dans le langage théorique de présupposés, d'hypothèses fonctionnant comme des croyances (le langage est structuré par l'inconscient...la théorie est un langage...tu finis toi-même la déduction). A dit Lacan aux sourds - y'en a qui vont fulminer - "qu'on ne pouvait pas travailler un seul instant avec la psychanalyse sans la penser en termes métapsychologiques"). Sans quoi...

La masse affective originaire (les signifiants), est toujours là, en instance d'être explicitement représentée non seulement dans la figuration psychique où tente de la tenir en laisse l'injonction psycho-analytique ("Tu t'allonges et tu causes"), mais dans le lien immédiat à l'autre, dans l'expression, dans la communication, dans la relation vécue, et parfois dans le corps à corps incontournable et structurant.
Ce n'est pas la répétition, la reproduction du même, qui est le transfert. La relation transférentielle est une condensation émotionnelle non-médiate, une percée une expansion affective, une motion de désir, au sein d'une communication dans laquelle le sujet perçoit ou projette ou condense de façon directe dans l'autre – l'Autre est le lieu de l'inconscient - une mimésis structurale qui va permettre à la masse affective originaire d'être prise en compte, d'être représentée, et mise en mouvement dynamique, pour une nouvelle chance donnée à la tendance actualisante d'aller à terme (ce dernier concept est emprunté à Carl Rogers).

Ce qui, dans le mouvement transférentiel, est à proprement parler la répétition, c'est la remobilisation réflexe des défenses et des résistances à la condensation des éprouvés affectifs archaïques. Et mon point de vue est que c'est dans le travail d'immersion de l'analyste dans l'expérience affective du sujet, et dans ses propres remobilisations affectives induites (qu'ils appellent le contre-transfert) et dans leur mise en tension vers la Parole (l'en-dire) que se constitue et se déploie la dynamique mutative dans la situation analytique. C'est une position plus complexe, plus engagée émotionnellement et affectivement du coté de l'analyste que les positions dites de "l'attention flottante", de la "neutralité bienveillante" (ces notions idéalistes) et de l'élaboration psychique interprétative à visée cognitive du psycho-analyste. Cet en-dire ne va pas automatiquement du coté de l'interprétation qui est, comme le dit Jacques Lacan, une communication du moi de l'analyste au moi du sujet. Mon point de vue à moi, c'est que le transfert n'est pas une répétition mais un libre déploiement des signifiants. Ce qui enduit en erreur, dans la théorisation qu'en font les psychanalystes, c'est la représentation du transfert en termes d'appareils et de mécanique des fluides, en terme de circulations de masses et de temporalités. Lacan soi-même n'aimait pas du tout travailler avec le concept d'affectivité. On ne trouve pas chez lui cette idée pourtant subversive comme quoi, l'identité, l'individuation partent de la dissolution progressive de l'investissement affectif de la larve sur le mamelon et non du report affectif de la chose (du transfert) sur d'autres Objets.
Enfin, ma dernière idée, peut-être complètement tordue, c'est que les choses se passent dans l'autre sens que celui qui est décrit par les psychanalystes. C'est parce que le bébé commence à être librement séparé par une juste satisfaction de ses besoins de toutes sortes qu'il peut inventer le jeu de la bobine et non l'inverse. Il peut investir la bobine comme représentation des liens d'apparition et de disparition de la mère parce que satisfaction faite, il est moins dépendant d'elle. En réalité, contrairement à la rumeur qui circule, ce n'est pas la rencontre qui est génératrice de la formation du transfert affectif, mais c'est le transfert qui est à l'origine de la rencontre (ce que Max Pagès désigne du concept de "relation immédiate" dans son ouvrage majeur sur "La vie affective des groupes"). Il est déjà là. Déjà joué.
Dès les premiers instants où deux êtres entrent en contact s'installe une interrelation affective, non-médiate, à l'autre quel qu'il soit, qui va donner à la rencontre sa forme définitive et ses modalités d'échange. Le « contact » est cette saisie mutuelle immédiate de soi et de l'autre dans un champ reliant les deux structures d'affect.
Le transfert, c'est la fin potentielle des rendez-vous manqués. Le succès de la convocation de l'Autre au lieu attendu du Désir, dont Jacques Lacan (que Dieu ait pitié de son âme...) signale avec pertinence que, pour le sujet, il est toujours désir du Désir de l'Autre, en l'occurrence, de celui de l'analyste. C'est le caractère passionnel de cette rencontre providentielle qui va devenir le théâtre de la Parole...de la circulation de la Parole entre les Désirs, de la Parole comme expression des signifiants croisés, intriqués du client et de l'analyste: à la fois dans l'expérience créatrice de l'Atelier, et dans celle de l'aveu, au cours de ces temps pour le dire institués en deuxième partie des séances d'Atelier.

Parole-dite (cochon qui s'en dédit), exploratoire des retentissements, des résonances, des surgissement émotionnels et affectifs qui accompagnent le processus créateur, et dont l'aveu modifie radicalement l'expérience subjective sans qu'il n'y ait rien à faire de spécial pour cela, interprétations ou autres...L'expérience montre qu'on ne crée pas la même chose après avoir évoqué ces implosions silencieuses, qu'en leur absence. Elle montre que les aboutissements émotionnels/affectifs de l'aveu, ce que certaines gens désignent abusivement comme étant le thérapeutique, sont des processus existentiels normaux, des manifestes du vivant, des motions de santé. Elle montre que le passage de l'expression dans la représentation à l'expression directe de l'émotion et de l'affect dont elle est la compression symbolique (en termes informatiques on parlerait de "compactage") est un phénomène naturel, ordinaire représentatif de ce que Carl Rogers appelle "autorégulation" et "tendance à l'actualisation du Soi".

Je ne vois pas du tout pourquoi, hors d'un pacte thérapeutique posé comme tel avec ton client, il faudrait accoler le terme thérapeutique à des manifestations de libre fonctionnement affectif, psychique ou émotionnel dont l'Atelier est le pourvoyeur généreux. La thérapie n'est pas une technique, c'est un moyen de transport (de transfert) vers l'in-connu, vers l'in-su.

La thérapie comme contrat mutuel de soin apporté à la personne, est le lieu privilégié où ce qui est déjà là dans l'opacité de l'expérience peut se risquer vers la représentation.

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L'affect est ce qui va donner sa structure au lien que tu vas engager avec l'Autre selon l'estimation inconsciente des ressources que tu es susceptible d'en retirer pour ton propre compte libidinal. Ça vaut dans la vie courante comme sur le divan. Sauf qu'entre divan et fauteuil, tout est organisé pour te faire perdre les pédales, pour exacerber et fixer les forces affectives et pour te priver de tes résistances à l'emprise de la vérité. C'est pareil dans les Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques, mais d'une autre façon que je t'expliquerai tout à l'heure si t'as encore un peu de patience à me consacrer avant de me poser sur ta table de nuit.

L'organisme humain investit ses ressources d'amour et de haine dans ce qu'il perçoit inconsciemment comme porteur de développement de ses potentialités, ou de protection de ses acquis. Ce que je te dis là est en parfaite congruence avec les données les plus avancées des sciences neuro-biologiques et des sciences de la connaissance (tu peux lire à ce sujet les bouquins de Boris Cyrulnick "Les nourritures affectives", et de Jean Didier Vincent :"La chair et le diable") ou de Daniel Stern ("Les enveloppes pré-narratives").

L'organisme (la nécessité génétique) apprend, sélectionne et retient les opportunités qui lui permettent de progresser qualitativement à son avantage dans les liens qu'il entretient avec son environnement humain et non-humain. C'est la loi inoxydable qui dirige ton destin et celui de ta frangine de plumard.

Du transfert entre fauteuils

Dans le cadre des psychothérapies psycho-analytiques, la situation physique des deux protagonistes est différente. Ils sont placés en position dite de face à face. La règle fondamentale est communiquée de la même façon (c'est en tous cas la façon dont ça m'a été communiqué dans ma propre expérience d'analysant en psychothérapie psycho-analytique), et outre le matériel psychique travaillant/travaillé en séance, l'analysant apporte le matériel directement lié à la souffrance affective dans laquelle il se trouve coincé dans son existence quotidienne.

Là où la psycho-analyse de divan engage le sujet dans un espace/temps tourné vers le "Réel" (concept de Jacques Lacan pour désigner les formations inconscientes de l'Inconscient) dans un mouvement de régression, de déréalisation, de dissolution du Moi, producteurs de formations psychiques émergentes, la psycho-thérapie psycho-analytique maintient entre le sujet et l'analyste un espace de communication où la réalité subjective (la réalité tout court) et l'étayage du moi sont pris en compte par le psycho-thérapeute.

Ces deux modes de travail analytique (de divan ou de fauteuils) partagent en commun le fait de privilégier les processus psychiques comme médiation majeure du travail thérapeutique, d'où elles tirent précisément leur nom de psycho-thérapie et de psycho-analyse. C'est important pour nous dans les Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques pasque ça nous permet de mettre l'accent sur ce qui fait notre différence d'avec eux quand nous travaillons avec des médiations æsthétiques. Avoue que ce serait assez tocard de dire "æsthético-analyse". C'est pour ça qu'en définitive, j'ai fait labelliser le termes d'"Expression Créatrice Analytique". C'est clean. Ça dit bien la chose. ça signale bien le différentiel avec les autres. Et aussi avec les artisto-thérapeutes, que leur médiation à eux c'est l'Art, qui est une pratique de la création antipodique à la mienne, l'art que j'ai tellement un immense respect pour lui que je refuse de le compromettre dans les négociations corruptrices de l'espace analytique qu'est un autre métier. A chacun son métier.

A mon avis, on doit réserver le terme de "psycho-thérapie aux seules techniques analytiques qui se proposent de traiter de la souffrance affective du sujet demandeur d'un soin analytique par les matériaux psychiques, c'est à dire d'utiliser ses aptitudes transférentielles par la mobilisation et l'utilisation privilégiée de la médiation psychique. Les formations psychiques y sont élues comme langage princeps dans l'espace de représentation circonscrit au jeu imaginaire (dans l'acception Lacanienne de ce terme) dans lequel les psycho-analystes acceptent de jouer leur partition analytique, et seulement dans cette dimension langagière exclusive de l'imaginaire où les invite la "règle fondamentale".

Même si tu l'entends susurrer ici et là, cale-toi bien derrière la cochlée que l'Atelier d'Expression n'est pas une version thérapeutique aménagée de la psychanalyse pour les psychotiques, mais bien au contraire, la psycho-analyse est une variété d' atelier d'expression créatrice à deux, à médiation psychique. Et lorsqu'elle fonctionne dans cette dimension de l'expérience créatrice pour ses deux acteurs, elle est opérante, productrice d'effets de sens, comme toute situation soumettant le sujet au jeu corrosif de la vérité.
D'un autre coté, si tu instaures l'espace analytique autour de la médiation æsthétique, tu peux plus continuer à penser psychanalytiquement correct parce que le cadre que tu poses est différent, et producteurs d'effets différents, et inspirateurs d'actes de la part de l'analyste différents. Ce sont ces différences qui établissent les Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques en une discipline spécifique, en un champ homogène générateur d'une théorie singulière insoumise aux diktats de l'hégémonisme psychanalytique. Si tu travailles avec le cadre des Ateliers de l'Art CRU, t'es obligé de changer de plan de penser et de mode d'agir.

Dans les Ateliers d'Art CRU/Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques, l'instituant du travail analytique/thérapeutique élargit le champ des langages aux médiations non-psychiques et non-verbales, aux langages/matières de la création dont ne sont pas exclues pour autant les productions psychiques. Mais elles ont dans ce cadre-là le même statut que les images æsthétiques. Ni plus, ni moins. Il ne m'intéresse en aucune façon d'introduire une hiérarchie qualitative entre ces différents médias expressionnels. Le sujet est là, avec son être entier et ses appétences langagières singulières à nourrir et à soutenir. C'est lui qui décide des médiations et de leur mode de traitement, qui vont devenir matières d'une Parole authentique.

Un dernier truc qu'a son importance : je ne mélange pas le travail psychique comme production émergente noué à la formulation æsthétique, avec le travail particulier de l'élaboration psychique des effets de l'expérience créatrice dans le temps de Parole, c'est à dire du travail de la pensée par où le sujet sort des convulsions de sa lutte avec la Chose et émerge à sa propre humanité.

Le transfert est un langage

Pour en finir avec les préambules, je vais te confier un scoop qui va peut-être te faire gamberger comme quoi le transfert est une "forme" affective (mais peut-être que cette idée n'excite que moi).
Les expériences affectives inconscientes les plus archaïques qui se manifestent dans le travail transférentiel constituent une forme.

Je ne suis pas certain que les psycho-analystes qui utilisent le concept qui rend compte de cette loi - le transfert - le conçoivent ainsi, en tant que figuration de dernière (ou de première) instance. Si je me trompe ils ne manqueront pas de me le faire savoir, ils le considèrent comme un mouvement inconscient coupé de tout commerce avec la perception. Moi, je pense exactement le contraire, que le transfert est la première forme manifeste de l'affect inconscient, saisissable dans le jeu de l'expérience créatrice et du travail analytique dans le mouvement de la perception. Si ça a déjà été dit par un autre, Jean Broustra ne manquera pas de me le faire savoir,

Dit encore autrement, le transfert est un langage : celui de la structure affective originaire (un proto-langage). D'une autre façon, Jacques Lacan dit la même chose quand il dit que "L'inconscient est structuré comme un langage".

Ce qui fait paradoxalement obstruction dans la prise en compte du transfert comme langage, c'est le précepte freudien comme quoi il faut que ça se représente obligatoirement en pensées, en images imageantes et en images de mots. Si cela veut se représenter en autre chose qu'en mots, dans ce cadre-là, cela est disqualifié par avance comme résistance (en fait, comme résistance à l'adhésion à la règle fondamentale). Si le sujet ne peut pas entrer dans cette prescription, on dit alors que c'est une contre-indication à la psycho-analyse. Mais on peut très bien renverser le postulat : à savoir que la circonscription psycho-analytique des langages autour du "Symbolique" (la représentation en mots selon le grand Jacques) délimite aussi sa capacité de travailler avec ce qui existe dans l'immense territoire pré-symbolique où travaille justement l'expérience créatrice comme tentative d'ouvrir une voie de passage du Réel entre l'Imaginaire et le Réel qui est le charisme de la pulsion métamorphique (le jeu d'incarnation de la pulsion créatrice).

Le transfert ça coûte chair

Dans mon travail, dans le travail des Ateliers d'Art CRU/Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques, je ne fixe pas du tout cela – la mise en travail et l'analyse du transfert - comme visée centrale de notre travail commun. Le transfert est là, il est parfois massif, et tout le problème pour moi comme animateur est de savoir comment l'outiliser de façon créatrice (je pique le concept à Marc Guiraud qui l'a lui-même piqué à un autre).
Pour être animateur d'Ateliers d'Expression Créatrice, tu dois être créateur de ta propre façon d'être-là, en présence pleine, en écoute attentive, libre de ta perception, sans inquiétude trop forte vis à vis des effets de transfert, des tiens en premier lieu. Ça, c'est l'ordinaire du boulot. Ça s'apprend avec l'expérience. Tu pourras jamais faire l'économie de l'expérience, et aucune technique n'existe pour venir à ton secours.
Dans mes Ateliers, je consacre toute mon intentionnalité analytique à faciliter la mobilisation et l'engagement de la formidable masse énergétique réveillée par l'investissement affectif des participants (par le travail amoureux, titre d'un beau livre de Max Pagès que tu dois absolument lire) dans l'ouverture du jeu créateur. Cela est à l'évidence possible et cela a, ensuite, des effets de sens, des effets de mots et de parole qui nourrissent avec le jeu æsthétique lui-même le processus métamorphique (le processus de transformation).

Cela ne veut pas du tout dire qu'il existerait une idéalité de la relation d'amour qui serait indemne de toute affectivité infantile, mais que le sujet devient de mieux en mieux capable, sans conflit majeur, d'utiliser de façon créatrice dans la relation d'amour (j'oppose créateur à névrotique), les immenses ressources affectives de l'Originaire enfantin mobilisables dans le champ intertransférentiel.
En fait, le transfert n'est pas un processus exceptionnel, ni un propriété privée des psycho-analystes, mais un état ordinaire, chronique, de la relation à l'autre autour duquel on organise un champ qu'on appelle "Atelier d'Expression Créatrice", ou autrement, qui a pour effet de mettre l'affect en effervescence, de le rendre furieux, de manière à ce qu'il crache ses signifiants. C'est là qu'on peut donner un coup de chapeau à pépé Freud : d'avoir frayé cette voie d'intelligence dans la jungle de la bêtise humaine. Mais une fois ce champ colonisé et policé depuis plus d'un siècle, les chemins de la liberté restent ouverts à des continents inexplorés.

Transfert, contre-transfert
ou relation inter-transférentielle ?

En miroir de la notion de transfert, la théorie psychanalytique a créé la notion de contre-transfert pour désigner les mouvements affectifs induits chez l'analyste par le travail de présence affective/émotionnelle et du jeu de la parole des parturients. Ce mouvement particulier concerne bien évidemment l'animateur d'Atelier d'Expression Créatrice, à la différence que dans la situation groupale, le champ transférentiel se démultiplie, se complexifie, et s'élargit à d'autres Objets que l'unique Objet de ton ressentiment : le psychanalyste. Je détaillerai tout à l'heure.

Dans le schéma explicatif freudien inculqué, on incline spontanément à penser que le transfert est du coté du client, et le contre-transfert du coté de l'analyste, du coté de l'animateur/analyste. Ce point de vue est purement virtuel, un leurre, un préjugé, c'est à dire une sorte de prothèse mentale qui permet au praticien un certain confort affectif comme quoi il n'est pas concerné par la Chose qui remue la queue (et le reste) essentiellement dans le client, et que ce n'est pas sa Chose à lui qui dégoupille. Et il est plus ou moins recommandé au psycho-pathéticien par les tables de la Loi de laisser le contre-transfert au vestiaire, de pas en mentionner le client qui a déjà bien assez à faire comme ça avec ses propres histoires sans avoir à assumer celle de son psychanalyste. Point de vue ô combien idéaliste comme on va le voir ci-dessous.

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Je t'invite à changer de belvédère et à venir t'asseoir près de moi pour regarder les choses d'un point de vue différente.

Mon idée, c'est que tous les praticiens du travail analytique/thérapeutique, animateurs/thérapeutes ou non, quelles que soient les médiations avec lesquelles ils travaillent, ont un système de représentation de leur pratique et une lecture des phénomènes qui se développent dans le cadre qu'ils créent qui est structuré par leur propre structure affective.

Le cadre théorico-technique avec lequel tu travailles a fondamentalement pour fonction inconsciente de satisfaire aux exigences de ton Moi . Il constitue en quelque sorte ta garantie d'assurance contre...contre quoi au juste ? Peut-être sûrement contre l'angoisse de la décompensation qui est la fille aînée de l'angoisse de mort. Je dénigre pas. C'est vrai pour moi aussi. Le transfert de l'autre, tu sais jamais à l'avance où ça peut t'entraîner, ni ce que ça va atteindre en toi des zones d'ombre de ta propre expérience affective. Le transfert, ça peut te foutre en l'air. Ça peut foutre l'autre en l'air. Il est donc important que si tu t'intéresses au métier d'animateur d'Atelier d'Expression Créatrice, tu sois un minimum au clair avec ces puissants mouvements affectifs qui travaillent dans l'enceinte. La décompensation, c'est quelque chose qui arrive quand tes défenses sautent brutalement, et te laissent à vif, à la merci de la Chose (de ton ennemie la plus dangereuse : toi-même).
C'est pas pour des prunes qu'on te fait traverser ici, à l'Art CRU, toutes ces épreuves expériencielles : c'est pour te clarifier l'affect, pour te disculper l'émotion, pour te distiller la psyché, pour en retirer le subtil, et pour déblayer les gravats. Lorsque t'as traversé ça, on pense ici que tu es mieux capable de travailler avec tes propres mouvements affectifs et de créer des cadres qui te permettront de conduire les autres en respectant tes propres limites, et sans que tes limites à toi constituent une limitation à l'expérience créatrice dont tes client sont capables malgré toi dans le jeu de la représentation. Ou bien de constater avec soulagement que t'es pas encore prêt à passer à l'acte. Ou encore que ce n'est pas ça que tu veux faire comme métier, ce qui est déjà remarquable, la fin d'une illusion.

Ce que je te raconte là, c'est pas un idéalisme comme tu l'entendras dire ou le verras écrit ici et là dans des bouquins véreux, c'est un horizon concret qui exige de toi que tu travailles consciencieusement avec ces petits objets théoriques que mon papa Carl Rogers appelle "authenticité", "empathie", "congruence", "acceptation positive inconditionnelle"...qui sont les composants d'une disposition native propre aux êtres humains (je suis indécrottablement rousseauiste et rogerien), et l'expression d'une personnalité peu-défendue, libre dans ta tête (en tous cas dans le temps de ton travail avec tes clients), quelque chose qui se cultive, qui se développe dans le jeu de l'expérience, qui est la matière-même de l'expérience créatrice appliquée au lien inter-humain. Quand t'as plus peur, tu décompenses pas. Le cadre, c'est un truc qui te permet d'exister de façon consistante en présence de la peur.

Et donc, pour pouvoir travailler dans un état de sécurité interne minimum face à cet inconnu susceptible de surgir entre lui et toi, il faut que tu soyes libre dans ta tête, que t'aies pas mal réduit ta propension au transfert, c'est à dire à projeter sur tes clients tes petites histoires de Pamper's. Que t'aies mûri, quoi !

Pour en revenir au cadre, tu peux t'appuyer avec confiance sur cette idée qu'il va t'être utile pour apprivoiser tes propres angoisses de mort (que ce serait un leurre de croire qu'on peut s'en débarrasser). Ta propension inconsciente plus ou moins addictive au transfert peut paradoxalement devenir un outil pour travailler, qu'elle peut te fournir un appui logistique pour peu que tu sois pas trop défendu contre elle, qu'elle peut constituer un élément fiable de ta compétence, un élément organisateur du cadre que tu adoptes pour pouvoir travailler en sécurité. Ça, c'est une loi. Le cadre institué pour le travail avec ton ou tes clients est le lieu d'expression intégré de ta résistance transférée sur le cadre. Pas seulement - vaut mieux pour tes clients - mais tout de même : le cadre analytique est une forme transférentielle des problématiques affectives de l'analyste (de l'animateur d'Atelier). Je n'ai encore jamais vu ça écrit quelque part, à part dans mes articles, que l'institution est une forme du transfert. Et que c'est la raison essentielle pour laquelle l'Institution est un truc aussi instable et parfois dangereux quand le type qui t'y embarque est un fieffé névrosé. Tu connais mon point de vue qu'un analyste névrosé est un type dangereux. Que tu peux pas analyser les chrétiens si t'as pas cicatrisé un minimum la couronne des pines et les clous rouillés (humour accessible aux juifs, aux palestiniens et aux chrétiens).

L'institution est structurée par l'ensemble des enjeux affectifs de l'instituant et en particulier par le lien conjuratoire qu'il entretient avec ses angoisses de mort. Les dispositifs d'Ateliers remplissent aussi cette fonction.

Du clivage transfert/contre-transfert
comme défense de l'instituant

Dans les textes sacrés donc, le transfert est traditionnellement assigné au client et le contre-transfert à l'analyste. En réalité, si tu me suis (si tu m'essuies) c'est l'inverse qui se produit. Instantanément les clients se placent en position de contre-transfert en regard de ce qui du transfert de l'instituant est déplacé sur le cadre. Ce point de vue bouleverse un tout petit peu l'ordre établi.

La conséquence majeure de cette projection inconsciente de l'instituant sur le cadre est que dans les premiers temps de l'analyse, dans les premiers moments de l'ouverture d'un groupe d'Atelier, l'ensemble du champ se met en place comme contre-transfert vis à vis du cadre posé par l'instituant.
Et même que dans certaines orientations d'animations de groupe que je ne nommerai pas toute la trajectoire de représentation des participants est assignée à se développer contre-transferentiellement au cadre subjectivement maîtrisable (affectivement investi) par l'animateur. Elle est organisée, ritualisée de telle sorte qu'elle ne mette pas en danger les résistances de l'animateur tout en satisfaisant ses propres investissements transférentiels. Ce type de structure favorise le déploiement de spectaculaires processus d'hystérisation dans lesquels le sujet prend avidement la place qui lui est fantasmatiquement assignée dans le jeu de la séduction où l'animateur a installé ses quartiers de jouissance. Le processus de l'hystérisation, qui est une forme majeure et parfois aiguë du transfert, consiste à être le caméléon du désir de l'Autre. C'est exactement de correspondre aux attentes du père que tu soyes l'Objet conforme à son désir d'être désiré par toi. L'hystérie est une forme de dépendance libidinale incestueuse. Cela procure de grandes joies immédiates.

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Si tu m'as suivi jusque là et si tu as le sentiment que je ne t'ai pas promené sur des fausses pistes, t'auras compris où je veux en venir en cet instant où je l'écris et le découvre en même temps que toi, à ceci que : je décrète obsolète les notions de transfert et de contre-transfert, et que je leur oppose désormais le concept de "relation intertransférentielle", désignant par là l'intrication mutuelle des investissements affectifs du lien ph(f)antasmatique entre deux êtres humains de bonne famille. Pour ceux de mauvaise famille (la majorité), c'est pareil au même. Ça ne simplifie pas les choses, mais ça n'empêche pas de travailler. Je pense même le contraire: que ça permet d'être plus clair avec tes clients, parce que ça ne te permet plus de te défausser de ta came affective sur un cadre sécuritaire. Tu es obligé, pour pouvoir travailler, de les assumer pour ce qu'elle sont : une provoc à devenir créateur dans ce pervers métier d'analyste. La conception d'un espace de communication entre des transferts séparés du client et de l'analyste, c'est du bidon, un résidu de l'ancienne métapsychologie du 20ème siècle.

La relation intertransférentielle dans
les Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques

Une fois ces pré-requis examinés - adoptés ? - nous pouvons regarder comment l'animateur/analyste en Atelier d'Expression Créatrice agit dans la dynamique intertransférentielle pour qu'elle soit productrice de sens, contenante et analytique, c'est à dire résolutoire, c'est à dire positivement transformatrice pour le sujet qui s'y livre pieds et poings liés.

Le dispositif de l'Atelier comme structure d'appel
des investissement affectifs

Si t'admets une fois pour toutes que le cadre est ce qui définit le pacte que tu passes avec tes clients : éducatif, culturel/artistique ou thérapeutique... - le cadre est variant - le dispositif des Ateliers d'Art CRU/Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques lui, est invariant.

Le dispositif est constitué :

  • de l'espace physique de l'Atelier instaurant une clôture avec la réalité extérieure,
  • d'une palette langagière riche (mono-langagière ou multi-langagière),
  • de l'édition d'une règle de maintenance et de protection de la production sur le site pendant toute la durée du contrat liant la personne et le groupe à la vie de l'Atelier,
  • de la division temporelle des séances en un temps d'expérience créatrice et un temps de parole analytique portant sur l'élaboration de l'expérience vécue pendant la séance d'Atelier (lieu où ça tente de démêler la dynamique intertransférentielle).

Les règles et lois mises en jeu par l'animateur sont celles définies dans la Charte des Ateliers de l'Art CRU (à laquelle je te renvoie). Pour l'essentiel, l'animateur observe une règle d'abstinence d'injonctions comportementales, d'interventions intrusives, correctives, évaluatives, normatives... à quelque niveau que ce soit. L'enjeu de ce dispositif est de placer le sujet dans une double mouvement de sollicitation æsthétique par les langages/matières, et d'ouverture d'un vide d'injonctions et d'évaluations de la part de celui qui en est f(ph)antasmatiquement investi : l'animateur.

C'est ce double mouvement d'excitation pulsionnelle et de dérobade injonctive et normative qui est le puissant moteur de l'investissement affectif (intertransférentiel donc) des participants dans l'ouverture du jeu de la création comme issue aux tensions pulsionnelles et aux défenses et résistances à leur libre déploiement ouvertes par l'entrée dans l'Atelier, dans le développement irrépressible de l'expérience créatrice, irrémédiablement inscrite dans les forces affectives qui viennent y trouver un possible lieu de représentation et de dénouement. Si t'as compris ça, t'as compris l'essentiel et j'aurai pas fait ce travail de pensée à ton intention en pure perte.

Et tout le travail de l'animateur dans les Ateliers d'Art CRU consiste - à créer un tel dispositif, à l'engager dans la durée convenue, à autoriser le libre jeu de l'expression dans les langages de la création (c'est ça notre règle fondamentale : que "Ça" s'exprime dans les langages de la création),

  • à soutenir et parfois à contenir le sujet dans les épreuves affectives émergentes qu'il affronte nécessairement à ce jeu ;
  • à conduire le travail d'élaboration de l'expérience vécue,
  • et à inviter le sujet à chaque fois que cela se produit à réinvestir les charges affectives ainsi libérées par l'expérience créatrice et par leur lecture analytique dans les matières/langages de la création. C'est tout. Et ce n'est pas rien !

Le maniement des relations inter-transférentielles
dans le cadre de la formation

Ici, je vais me citer soi-même. Des fois, c'est pas nécessaire de tout réinventer à chaque fois, ni de se répéter. Dans un de mes meilleurs article "MOTUS ET BOUCHES COUSUES" (in Cahiers de l'Art CRU "De l'affect à la représentation" N°29) à la page 299, j'évoque la formation des animateurs d'Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques en ces termes:
" Dans nos formations d'animateurs, nous ne favorisons pas chez les stagiaires l'introjection de protocole ou de méthodes, comme cela est le cas dans les formations d'arthérapie. Nous invitons de façon assez radicale les personnes à s'approcher progressivement de la possibilité de franchir de manière significative l'inquiétude du vide, qui, seule, ouvre à la parole de l'autre, par où seulement prend forme et sens le Désir de devenir animateur/thérapeute. En tout cas nous tendons vers cela, nous invitons au franchissement de cette frontière. C'est là que réside ce qu'il y a de spécifique dans notre orientation autour de l'Expression Créatrice. L'expérience du vide, selon moi, doit être faite non seulement au niveau du langage, mais d'abord et essentiellement, au niveau de l'acte instituant lui-même du jeu. C'est l'agir instituant du sujet lui-même qui est le facteur opérant du travail mutatif. Et mon expérience me montre sans conteste possible qu'elle est de surcroît, productrice d'œuvres créatrices d'une très grande puissance et d'une immense générosité.

Le CRU n' est pas centré sur l'art mais sur la création d'un cadre et d'un dispositif producteurs de façon privilégiée de mouvements internes puissants de l' affectivité, aux prises avec les fascinations du désir et de la mort, qui y puise ses énergies de création et de renouvellement. Et à coup sûr, le travail le plus sensible des animateurs dans cette orientation non-directive de l'action c'est bien la position d'accompagnement latéral, d'écoute de la parole spontanée et de tenue du temps de parole, qui n'est ni un temps d'enseignement, ni une surface d' ajustement ou d'endoctrinement culturel, mais bien une aire d'écoute et d'élaboration des signifiants, de ce qui de la production d'objets (et de la production de structures) fait sens, est révélation de la structure inconsciente mise en jeu dans le langage. C'est vrai que je ne suis pas d'abord dans une recherche sur le langage comme cela est le cas dans la recherche artistique, mais dans l'exploration de la parole comme constituante essentielle de l'avènement du sujet."

Et puis cette autre citation dans le même article qui met les pendules à l'heure sur la question du cadre dans le versus thérapeutique des Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques :
"Cela m'a conduit, depuis quelques années à expliciter à nos étudiants en formation une position qui semblera paradoxale comme quoi le thérapeutique, en tout cas de mon point de vue, ne désigne pas les effets (ni même la visée) du travail analytique, mais seulement le cadre où ils se déploient lorsque la demande du sujet est une demande de soin. C'est le contrat passé entre le client et l'analyste comme quoi le jeu expressif va être mis en tension vers la parole, justement, et non seulement utilisé comme activité "esthétique" telle que l'édicte Arno Stern, ou cathartique, comme le proclament de façon grossière les théoriciens de l'arthérapie. Et je ferai remarquer à mes détracteurs que c'est aussi ce que dit Jacques Lacan le Bienaimé, citant Freud, (in "Les écrits techniques de Freud, p.79) : "que c'est la conclusion d'un pacte qui définit l'entrée dans la situation analytique".

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Voilà ce qu'il me semblait utile de dire de cette relation à la fois particulière et universelle de la relation affective que l'on appelle le "transfert":

  • universelle en tant qu'elle préside depuis l'origine à la configuration de la totalité de nos relations à autrui, qu'elle est toujours à l'œuvre à chaque instant de notre être-à-l'autre, et qu'elle cherche incessamment dans le travail de l'expression une issue satisfaisante à ses visées inconscientes, qui sont tout bonnement les visées du vivant.
  • particulière en tant que cette nécessité trouve dans l'espace et le lien analytiques des conditions de traque et d'élucidation, une qualité d'attention, d'écoute et de déjouement des résistances mises en place à l'aube de notre existence, devenues inadéquates et invalidantes aujourd'hui car notre lien à la réalité d'aujourd'hui est autre qu'il n'était dans ces temps préhistoriques de notre histoire de sujet où rien ne nous différenciait du fonctionnement mammifère.

Lacanau le 25 février 2008