art cru motus bouche cousue

Motus et bouche cousue (Honoré Grissë)

Entretiens avec Guy Lafargue
conduit par Honoré Grissë

La Parole n'est pas le langage.
Elle est l'acte par lequel se constitue le langage,
cet interface entre le Réel du sujet qui énonce la Parole
et celui de l'@utre dont sont attendus les signes du Désir

LA PAROLE
EN REGARD DE L'EXPÉRIENCE CRÉATRICE
DANS LES ATELIERS D'EXPRESSION

à l'occasion des dixièmes Rencontres Internationales
de Recherches et Confrontations cliniques
des Animateurs d'Ateliers d'Expression Créatrice
Septembre 1997

Avertissement

Cet article est particulièrement important pour moi parce qu'il a joué un rôle de bombe à fragmentation dans l'histoire institutionnelle des Ateliers de l'Art CRU. A l'occasion de sa publication et de sa communication se sont révélés au grand jour les clivages longtemps refoulés du tandem que nous formions depuis une quinzaine d'année avec le Dr Jean BROUSTRA, moi en travail de constitution de l'Expression Créatrice Analytique comme discipline à part entière dans le champ des sciences humaines, lui en affût de pouvoir inscrire la psychanalyse comme vecteur central de l'infrastructure institutionnelle que j'ai créée et dans laquelle j'ai engagée toute mon existence. Conflit de pouvoir pour substituer l'idéologie psychanalytique à l'idéologie libertaire dont je construis lentement la représentation.

MOTUS ET BOUCHES COUSUES

Je vais tenter la gageure de parler de la Parole, c'est à dire de prendre le risque du discours au détriment de la Parole... ce qui peut bien être une façon d'introduire au sujet...car il s'agit bien de celà : introduire le sujet...

Je vais reprendre le fil directement où je l'avais laissé en suspens dans l'éditorial du numéro des Cahiers de l'Art CRU présentant les Actes du Colloque que nous avions donné sur le Corps, en 1995 (En Corps, N°21). J'y bouclais en effet mon introduction par cette citation opaque que Jacques Lacan martèle à un certain nombre d'endroits dans ses séminaires comme quoi " l'inconscient c'est les effets de la parole sur le sujet en tant que le sujet est constitué des effets du signifiant"; et à cette autre énigme, ailleurs, comme quoi "l'inconscient, c'est la parole de l'autre".

J'ai ruminé ces propos pendant longtemps. La découverte, près de 30 ans après mes études de psychologie, de l'œuvre de Jacques Lacan était toute fraîche. Je sentais sans comprendre qu'il y avait là quelque chose de fondamental qui percutait ma praxis des Ateliers d'Expression Créatrice en son centre, sans que j'en puisse prendre la mesure. J'avais le sentiment étrange que quelque chose dans cette formule était en accointance avec ma vieille détermination à dire que l'inconscient comme système psychique n'existe pas, que c'est une pure fiction. Tout d'un coup, c'était comme si je me sentais confirmé dans l'idée que l'inconscient de la métapsychologie n'était, si je puis dire, qu'un concept conceptuel, le paradigme des premières formes assignées à l'expérience inaugurale de la vie humaine essentiellement par la mère, qui est partie prenante dans la construction du devenir-sujet de son bébé.

C'est dans ce lien inaugural où la Parole de la mère, entendue par moi comme tous les aspects syncrétiques de ses échanges corporels, sensoriels, sensuels avec son petit, et non seulement comme ses mots adressés au bébé (où à elle-même d'ailleurs à travers son bébé), que se met en place la structure des échanges affectifs avec le monde, qui est selon moi, ce que les autres appellent l'inconscient, et qui est totalement a-représentatif .

Honoré Grissë : Vous êtes vigilant à bien faire entendre que la parole ne saurait être restreinte aux productions de mots...

Guy Lafargue : Oui. Je n'entre pas dans le concert hégémonique autour du Verbe où la psycho-analyse continue de refermer encore aujourd'hui le champ analytique.

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Le mammelangue

L'autre soir, au café philosophique de la place des Chartrons, où l'on débattait de la langue, le débat, fort vif, vint sur l'histoire de la manipulation de la langue française par l'État comme moyen de domestication des esprits et d'assujettissement des communautés hétérogènes en une masse grégaire, au prix désiré de la destruction de la singularité des patois, dialectes et autres langages à usage privé, par où la pensée libre échappe aux pourrissements de l'allégeance.

Et moi, dans le feu de la parole, il me venait cette idée que je communiquais illico, que la langue, c'était d'abord l'outil originaire pour sucer , l'organe dont les contractions spasmodiques généraient, créaient littéralement, la substance vitale - le lait - au contact intime du mamelon turgescent de la mère; que la langue et le sein, comme ne dirait pas Winnicott, c'était cul et chemise. D'autant plus que le nourrisson, pendant un temps assez conséquent, ne fait pas la différence entre son mamelon et sa langue. Ni d'ailleurs entre lui-même et le cavum de sa bouche. Le mamelon est une partie de sa langue, une partie indifférenciée de son Soi comme lieu de la jouissance. Son Soi, à ce moment-là, est une extension, une pure germination de sensations liées aux échanges de muqueuse à muqueuse, et à la construction érotique qui s'y inaugure, c'est à dire à la mise-en-place d'une aire autonome d'expérience du plaisir consécutif à la satisfaction et à la réplétion, qui vont devenir dans le jeu du différé, des attentes et des impatiences, ou des douleurs angoissantes liées au manque de l'Objet, qui vont devenir champ de naissance du Désir…et de la Parole comme métamorphe du lait.

Honoré Grissë : Pour vous il semble bien qu'il n'y ait pas de hasard dans l'utilisation du mot langue pour désigner à la fois l'organe charnel et l'organisation du langage parlé... les mots comme forme symbolique du lait, comme métamorphe.

Guy Lafargue : Oui. C'est seulement lorsque se désagrège cette confusion de la langue et du sein, dans le travail d'investissement de nouvelles expériences liées à l'évolution rapide de ses compétences neurologiques et érotiques, que le bébé peut commencer à paroler, c'est à dire à prononcer les-phonèmes-qui-représentent-les-sensations, c'est à dire, bien entendu, à reproduire mimétiquement les mots-de-la-bouche-de-la-mère. Ce n'est que progressivement que le bébé associe et articule des phonèmes qui sont des unités sonores sans signification, et des significations sensorielles/sensuelles/affectives "mamaïsées" (pour reprendre ce terme syncrétique de Françoise Dolto dans "L'image inconsciente du corps"), opérant ainsi ce qu'il convient d'appeler la construction du Sens.

Honoré Grissë : Le Sens viendrait des expériences et échanges organiques vécus entre mère et nourrisson ?

Guy Lafargue : Le Sens, cela tombe sous le sens, n'est pas donné d'emblée. Il est le fruit d'une lente agrégation, formée au fil des manifestations affectives qui structurent l'expérience sensuelle du bébé, et de la fixation des matières, surfaces et objets, mouvements, contacts... introjectés, projetés et nommés dans les buccalisations de la mère à son adresse. Je dis buccalisations et non vocalisations, parce que, pour le bébé, il n'y a pas de concept de la mère comme être-distinct, et donc, pas d'idée d'intériorité ou d'extériorité des sources d'excitation. Il est le siège des stimuli sonores (les phonèmes), et visuels (les mimiques), kinesthésiques (liées au portage et aux manipulations), qui ne s'agrègent que très progressivement en une gestalt, une forme intégrée. Cette forme est perçue comme externe et indépendante du bébé, qui se constitue justement comme sujet dans ce mouvement d'altération où le sujet s'éprouve dans son altérité.Le processus d'intégration entre le Soi et l'@utre se produit chaque fois que la structure en train de se former entre en conformité, une sorte d'homothétie, avec le programme génétique qui la sous-tend.

Dans son livre "La chair et le diable" (1997, Odile Jacob Ed.), Jean Didier Vincent explique que les études neurologiques actuelles démontrent que le langage est une structure innée, instinctive, génétiquement programmée, mais que la condition nécessaire à son actualisation est l'existence d'un @utre qui en constitue l'adresse : "Cet instinct ne peut se manifester que sous l'instance de l'Autre" écrit Jean Didier Vincent.

Honoré Grissë : Il y aurait donc comme une sorte de passage, d'un Deux indifférencié à un Un dédoublé dans les miroitements de l'activité langagière naissante ?

Guy Lafargue : Oui, l'image est jolie. De la con-sensualité originaire du nouveau-né au mamelon , au sein, aux esthésies de portage et de maniement, constituants originaires de l'identité, le bébé élargit et enrichit ses compétences potentielles dans le mouvement d'id-entification aux phonèmes de la bouche-de-la-mère, qui représentent, dans le champ sonore, ce dont il est question dans l'esthésie de sa bouche-à-lui, puis progressivement du reste de son corps dans les différenciations successives des territoires corporels consécutives aux expériences de satisfaction et de douleur.

L'"id", c'est le même; et l'entification, c'est un mot dérivé du mot entité, c'est à dire, étymologiquement, le participe présent du verbe être - l'étant. En quelque sorte, l'identification, ça serait l'êtrification, l'édification de l'être, c'est à dire la constitution du Soi comme forme idéelle de la chose charnelle. Le bébé devient producteur d'id, d'idées (étymologiquement, l'idée est " l'apparence, l'image, la forme des choses", la "représentation"). Le bébé construit sa représentation de Soi par introjection mimétique des éléments sensoriels perçus sur le visage et les mouvements de portage de la mère et des jeux langagiers qui animent leur dialogue sonore, associés aux évènements affectant son expérience corporelle.

Ce que je dis là pourrait paraître assez éloigné de notre point de départ, mais je pense que c'est très important pour ouvrir à la question de la Parole, qui a essentiellement à voir avec la façon dont ont été mises en place les structures affectives de la satisfaction originaire, et avec ses avatars dans l'aventure de la séparation et de la formation de l'identité, dont le sujet du Verbe, "Je", à la fois se forme et devient progressivement producteur de formes, metteur en scène et acteur du destin.

Parole d'évangile

Honoré Grissë : Dans le livre 1 du séminaire de Jacques Lacan, sur lequel vous avez ouvert l'entretien, il aborde de façon appuyée la thématique de la parole vide et de la parole pleine...

Guy Lafargue : Oui. On ne peut pas dire que c'était vraiment une innovation. C'était déjà un lieu commun que de parler de parole pleine et de parole vide. Bien avant Jacques Lacan, ça traverse toutes les grandes traditions philosophiques et religieuses... la bonne Parole... (Jacques Lacan aurait pu être dominicain...). C'en est devenu un autre que d'opposer parole et discours, ce dernier étant assigné sinon à de la parole vide, car il en est de forts intelligents, du moins à une énonciation dont les signifiants sont absents: un sous-produit du Moi, ce que moi j'appelle "les gaz d'échappement".

Lorsque je dis "parole pleine", ce n'est pas au sens du réservoir ("faites-moi le plein SVP"), ce n'est pas dans le sens du rempli comme dans les bouches-de-la-reine, c'est à dire d'une garniture, aussi savoureuse soit-elle, dans un contenant qui serait la psyché, mais au sens d'une plénitude, d'une DENSITÉ, c'est à dire constitué de la matière-même des signifiants, qui récuse par définition la psyché entendue comme étagère, comme consigne, comme enveloppe pour employer une terminologie surannée.

Honoré Grissë : Selon vous, la Parole échappe à l'emprise du Moi ?

Guy Lafargue : Oui. Totalement. La Parole est une condensation, une symbolisation juste du Soi, homothétique à l'expérience globale de la personne. C'est en cela qu'elle a des effets. Elle est une forme alvéolaire aboutie du Soi. D'où la jouissance d'ailleurs qui en émane et qu'elle déclenche, et qui en est le signe. Et la fonction d'attaque ou de révélation qu'elle peut remplir pour l'autre. La parole ramasse en un seul signe la motion instinctuelle, en tous cas sa représentation dans le désir, et le langage.

On pourrait très bien s'en tenir là, n'en rien dire d'autre. Mais trop de pensées syncrétiques occupent le territoire de la culture psy, et de façon souvent falsificatrice, pour en rester là ; et elle l'occupe à l'intérieur du langage lui-même, dans l'organisation du langage métapsychologique. La pensée est sous l'emprise du Moi. Elle est une fonction du Moi. Innombrables sont ces moments et ces points du discours théorique spéculatif qui émaillent une textualité paresseusement installée dans la culture, où la tournure de la phrase est admise une fois pour toute comme pré-recquis indiscutable, chantournée comme donnée immédiate intouchable, comme forme-certitude. Des phrases du genre " Ces traces enregistrées sont ultérieurement refoulées dans l'inconscient" (Jacques Lacan, Livre I, p.67). J'ai pris cet exemple par ce que c'est le dernier en date que j'ai surligné, j'en trouverai bien des centaines d'autres... Ce "dans", qui entérine le mode de penser l'inconscient en termes spatiaux, topiques, qui infère l'idée de contenant et d'enveloppe etc... est à lui-seul l'incarnation de la structure de pensée propre à la métapsychlogie freudienne. Ou bien encore cet a-priori tenace, pilier de la métapsychologie, comme quoi le plaisir serait une visée de l'expérience psychique, postulat sous-jacent, intouchable, qui figure l'expérience psychique en une psyché dotée de propriétés.

Jacques Lacan lui-même en convient qui dit qu' " on ne peut pratiquer, même une seconde, la psychanalyse sans la penser en termes métapsychologiques" (p.128). On ne peut pas penser et pratiquer la psycho-analyse hors du champ sémantique défini par Freud et par ses épigones, jusqu'au point où Jacques Lacan va commettre un véritable acte surréaliste avec sa célèbre formule comme quoi "l'inconscient est structuré comme un langage", ce qui, bien évidemment n'a aucun sens, puisque c'est exactement l'inverse qui a du sens : à savoir que l'inconscient de la psychanalyse est structuré dans son langage, que son organisation elle-même, est verrouillée dans la langue métapsy.

Pour surligner ces fragments de conceptualisation destinés à verrouiller l'organisation de la théorie, j'ai bricolé la notion de "filtage": f pour fixation, i pour inconsciente, l pour langage, t pour théorie...filt ="fixation inconsciente dans le langage théorique". C'est une idée têtue que je prolonge chaque fois que l'occasion s'en présente . Cela signifie que l'organisation du savoir est soumise à l'organisation affective inconsciente dans la langue supposée scientifique et non que l'inconscient est structuré comme l'organisation du savoir. La spéculation théoricienne, surtout lorsqu'elle est totalement détachée de l'observation clinique, est la forme manifeste de l'économie libidinale de son créateur . Ce que je dis là, qui ne sera pas perdu pour tout le monde, n'enlève rien à la dimension créatrice poétique du théoricien.

Honoré Grissë : Si je comprends bien votre propos, vous pensez qu'un certain nombre d'énoncés métapsychologiques fonctionnent inconsciemment comme des postulats visant à créditer la logique qui en découle d'un coefficient de certitude pré-établie... et constituante ? Une sorte de pari à la croyance ?

Guy Lafargue : Oui. "Ça permet de dormir sur ses deux mâchoires". comme n'aimait pas à le reconnaître Freud.

Honoré Grissë : Et dans cette formule de Jacques Lacan selon laquelle "l'inconscient est structuré comme un langage", vous dénoncez, en quelque sorte, un argument idéologique établi sur l'affirmation de l'existence de représentations psychiques inconscientes ?

Guy Lafargue : C'est exactement cela. La différence entre les deux formulations est de taille. Ça veut dire très explicitement que l'inconscient c'est-à-dire l'organisation affective ne peut pas être à la fois la structure productrice de la représentation et la représentation elle-même. Il n'y a pas de représentations inconscientes - les fameux contenus - parce qu'il n'y a pas non plus de contenant du psychique...Tout ça, ce sont des images, des constructions psychiques qui n'ont aucun fondement neurologique. Le psychisme n'a pas de profondeur, c'est une manifestation de surface.

La formulation de Lacan vient en étayage de la croyance en un inconscient psychique. Je considère depuis très longtemps l'activité psychique comme la formation d'idéations, volatiles, en perpétuel renouvellement, en appui sur les motions pulsionnelles. Jean Didier Vincent semble confirmer ce point de vue, antinomique à celui de Freud dans son livre sur la Traumdeutung ("L'interprétation des rêves"). Il suggère que " les représentations constituent des formes à partir d'ensembles de neurones connectés par des liaisons plastiques, c'est à dire versatiles, qui peuvent s'effacer, réapparaître, se renforcer ou s'estomper ".. Selon lui, "la pensée traduit les processus de catégorisation sur le réel dont elle est inséparable"... et il ajoute (c'est moi qui surligne) "qu' il est faux d'affirmer que la pensée est l'opérateur de ces catégorisations, c'est à dire qu'elle effectue un travail sur les représentations ". Cette chose là a une importance majeure, capitale, si on considère que les mots sont des représentations, des représentants de représentations, des abstracts d'images et de sens. Et que la pensée, la représentation symbolique, est par essence constituée de mots, c'est à dire, si ma théorie est juste, en aval et non en amont du sens où tente de la situer la métapsychologie. A l'origine est le signifiant et non le langage. La pensée elle-même est représentation.

Honoré Grissë : Votre appui sur le neurophysiologie invite à une sorte de renversement de point de vue ?

Guy Lafargue : Oui. La structure, lieu organique de formation de la perception étant opaque à sa propre activité perceptuelle (la rétine ne se voit pas elle-même), c'est seulement dans le jeu de la formation des formes, langagières ou autres, que quelque chose de la structure peut être accessible à la perception . Il suffit de lire les écrits théoriques de la psychanalyse (de purs évènements psychiques consignés dans la Bible freudienne) pour voir comment, dans les énonciations théoriques elles-mêmes, les à priori poétiques deviennent des postulats métapsychiques ; comment les allant-de-soi de certaines formulations fondatrices sont reprises dans les écritures comme des tenants-lieu de vérités de dernier recours. Par exemple cette idée saugrenue que le psychisme est une structure causale (la "causalité psychique" - André Green), douée de pouvoirs, et non un tissu de formes; que la pensée elle-même serait ce qui détermine l'action ; que la sexualité serait une fonction et non un mode d'expérience, que le refoulement serait une fonction causale et non une hypothèse explicative hasardeuse, qu'il y aurait des pulsions partielles, une pulsion de mort, etc...

Malgré qu'elle s'en défende, la psycho-analyse spéculative - on n'a jamais vu écrit métapsychologue sur le front des psycho-analystes - nous a habitués à voir le monde d'en haut, du coté du Moi, du coté de l'illusoire toute puissance de l'ego.

Je ne suis pas sûr qu'il soit évident à tous que la Parole est intrinsèquement irréductible à la pensée, qui en est seulement l'excidence, un effet d'aval, une régurgitation, un leurre. La pensée est une production du moi en cet endroit de proximité où l'articulent les mots. Un avatar de l'affect.

Que la pensée puisse être en aval de la Parole et non en amont, ce fût pourtant l'intuition de Freud qui confiait contradictoirement à la pensée - dites tout ce qui vous vient à l'esprit - ce que moi je crois appartenir au pouvoir de la Parole, chose qu'à mon avis les surréalistes avaient poétiquement comprise, comme quoi "la pensée se forme dans la bouche" (au travers de la motricité phonatoire) et non d'abord dans l'esprit. Cela veut dire concrètement que le Soi est formateur de la Parole, et non le Moi.

Honoré Grissë : Que voulez-vous dire lorsque vous parlez de "la formation des formes", langagières ou autres...?

Guy Lafargue : Je veux simplement dire que la Parole est irréductible aux seules énonciations verbales, où ont tenté de la circonscrire les psycho-analystes, même si, il faut bien l'admettre, la parole verbale est dans notre culture en position pavane. Il y a des formes de Parole non-verbales, l'expérience créatrice comme creuset de la Parole en témoigne, par où notre recherche se révèle d'une richesse, acquise aussi bien que potentielle, considérable.

Honoré Grissë : Comment opérez-vous cette conjonction de la Parole et de la création?

Guy Lafargue : Le propre de la Parole - mon expérience de la création, de l'écriture surréaliste, du modelage ou du collage, du dessin, en a forgé en moi la conviction - c'est quand ça parle avant que d'être pensé, contrairement au discours où moi parle, comme cela est le cas en cet instant. Et c'est, me semble-t-il, justement sur cette intuition et sur cette disposition que la situation analytique est inaugurée et qu'elle peut être opérante. La masse idéationnelle comme dit Jacques Lacan, les objets psychiques comme je préfère dire moi-même, ne jouent pas de rôle déterminant dans la création de la Parole. Il y jouent un rôle périphérique, ancillaire, ornemental. Mais le cœur de la Parole, lui, échappe au Moi. Il appartient au programme génétique, avant même que d'être codé dans les signifiants. Ce que je veux dire par programme génétique, c'est qu' il y a une sorte de logiciel biologique, organisateur des effets de sens et du langage où viennent pointer les signifiants.

On pourrait dire que dans la Parole pleine, les mots, comme forme sonore, et le signifiant, comme origine, sont en syntonie profonde. La Parole, c'est la forme dense du langage lorsqu'il est saturé du signifiant ou du Désir qu'elle représente.

L'énonciation est alors considérée comme la résultante du jeu entre les pré-structures de la forme (langage) et de la force ( pulsion et affect), entre représentation (comme vecteur) et désir (comme compromis entre pulsion et affect).

Dans la communication analytique quel que soit le cadre théorique de l'analyste (psycho-analyse, psychothérapie centrée sur la personne, expression créatrice analytique) c'est lorsque cette syntonie est réalisée que la réorganisation structurale de l'expérience subjective s'engage.

Ce par quoi le travail analytique opère, quel que soit le cadre référentiel avec lequel on travaille, c'est, fondamentalement, c'est par la façon dont le cadre est posé (auquel se rattachent le dispositif, les modes de présence, et la qualité du contact affectif offert par l'analyste, éléments qui favorisent le surgissement de la Parole entre les deux protagonistes de la situation), qui se débrouillent ensuite comme ils le peuvent pour en intégrer les effets, ces fameux " effets de la Parole sur le sujet"...comme le dit Jacques Lacan; à quoi on pourrait rajouter, ce ne serait pas un luxe, les effets de la Parole du sujet sur l'analyste...

Je voudrais profiter de ce paragraphe pour demander aux psycho-analystes de combat de renoncer à utiliser les mots "analyste", "analyse" et "analytique" en faisant comme s'ils étaient des synonymes des termes "psycho-analyste", "psycho-analyse" et "psycho-analytique". Il s'agit là d'un délit langagier typique qui fait comme s'il n'y avait qu'une seule praxis de l'analyse, la freudienne, ou en tout cas, la psychanalytique. Mais il en existe d'autres, et il conviendrait d'avoir la rigueur d'esprit d'en tenir compte dans la communication publique. Moi, aujourd'hui, je me dis analyste (dans certaines situation de travail) et je parle d'Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques. Je suis entièrement fondé à le faire.

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Le mot.

Honoré Grissë : Bien que vous élargissiez le territoire de la Parole à des modalités non-verbales, les mots en constituent tout de même l'épicentre...

Guy Lafargue : Les mots, oui...Moi, je suis frappé de cette proximité familière radicale des mots : "mot", "motricité", "motion", "émotion", "motif", "motilité".

Le premier, le mot "mot", vient du bas-latin "muttum", qui signifie "son émis", c'est à dire, au point de départ, le phonème qui amorce lui-même la relation à l'expérienciation du Sens. A son terme, le mot est la manifestation, le signe que l'@utre est symboliquement intégré à Soi. A l'origine, le mot, son émis, dé-signe le fait que l'Objet - Mamamama - est reconnu/attendu pour ce qu'il donne au sujet à incorporer : le lait et les mots d'amour.

Les autres termes proviennent du mot latin "movere", qui signifie "mouvoir, mettre en mouvement". Or, qu' est-ce qu' " émettre un son" sinon laisser libre cours à un mouvement

- phonatoire - c'est à dire, qui engage un travail de la motricité interne de la bouche - cordes vocales, langue, cavum, vibrateurs nasaux... - le tout articulé au système auditif, où se métabolise l'alchimie langagière, et à la fonction imaginaire où se déploie le jeu de la représentation, c'est à dire : l'élaboration du Sens dans la forme, dans la formulation, essentiellement phantasmatique à l'origine, avant que de devenir psychique .

Pour finir, on s'aperçoit que le mot et l'acte, c'est la même chose. Nommer, c'est faire advenir à l'existence. Au début était le verbe : par exemple manger. Le verbe est l'Acte : je mange ( je nais, je baise, je meurs ou n'importe quoi d'autre). Et le Sujet, c'est le sujet du verbe : "Je".

De ce point de vue, il est curieux de remarquer que le sonore et le visuel n'engendrent pas des rétroflexions de même nature. Il n'y a pas d'équivalent de représentation du visuel par le champ sémantique sonore, alors qu'il y en a un, graphique, du sonore dans le champ visuel : l'écriture, l'écriture musicale, qui engage de nouveau la motricité (de la main) et l'intégration corticale. Le message visuel exige toujours un travail d'intégration corticale. Il y faut, toujours, en quelque sorte interprétation. Alors qu'une large partie du message sonore est directement branchée sur le système pyramidal (sous-cortical) de la motricité, le visuel fait dans sa totalité détour par l'intégration corticale.

Le sonore fait signal, le visuel fait signe . C'est intéressant, cette navigation entre le visuel, le sonore et la motricité, parce que l'alchimie des mots prononcés et des mots écrits ou lus, et de la parole s'exerce dans ce double territoire sensori-moteur du sonore, du visuel, et de la motricité qui les articule, et de l'intégration symbolique par où se génère du sens, qui est ce que l'on pourrait appeler la Parole. La majuscule P vient prendre acte de la qualité singulière de ce qui est désigné ici en écart avec les paroles, la tchatche, comme on dit chez nous à Bordeaux. Pour la petite histoire, Jean Didier Vincent rapporte qu'il existe une structure cérébrale, le noyau de BROCA, où sont doublement localisées les fonctions motrices de la main et celles de la bouche langagière.

Irréductible à l'expérience psychique, irréductible à la pensée, la Parole est un acte intégrateur du Soi, à la fois constitué et constituant. Constitué en un point du système qui dispose de l'ensemble des informations mobilisables dans l'expérience, et constituant de ce point virtuel qui crée le pouvoir de la nomination : le "Je".

Expression et Parole

Honoré Grissë : Vous soulignez la double articulation des phénomènes de constitution du langage à la physiologie corticale et à la fonction du sens...

Guy Lafargue : Oui. Cela n'est pas très bien vu de nos jours d'évoquer la neurologie pour conduire la critique des systèmes de représentation du fonctionnement humain (comme la notion de refoulement par exemple), quoi que...dans son livre, "Les chaînes d'Eros", André GREEN soi-même, après s'être plaint de ce que les psycho-analystes aient évacué la sexualité de leur préoccupation, ne répugne pas à évoquer le mécréant Jean-Didier Vincent, un neuro-biologiste au dessous de tout soupçon ("La chair et le Diable", Odile JACOB Ed.) et à se lancer dans l'aventure virtuelle d'une "Métabiologie"...).

Moi, je suis convaincu que la tentative d'articuler les deux est non seulement légitime, mais très intéressante pour nous qui sommes directement mobilisés par la dynamique psycho-affective dans l'expérience des Ateliers : que la Parole est un mouvement saturé de Sens, c'est à dire totalement imprégné des motions pulsionnelles, des exigences du corps modulées par l'affect, à travers quoi s'exerce la visée génétique. C'est d'ailleurs par là que la Parole opère sa fonction de dépassement des restrictions imposées au sujet par les évènements de sa construction identitaire et par son histoire.

C'est par la Parole que s'exerce la tension actualisante (Carl Rogers) qui anime le vivant par où s'accomplit le travail transfortmationnel (mutatif).

La Parole est ce par quoi le psychique libère du signifiant , enforme du signifiant. Ce par quoi, du même coup, le sujet se libère des signifiants, c'est à dire des astreintes de la répétition.

Pour moi, la Parole est le point focal de l'intégration des potentialités du sujet lorsqu'il accepte l'ouverture à son expérience globale, c'est à dire lorsqu'il accepte de se défaire des adhérences égotiques qui le maintiennent dans une pseudo sécurité.

En y repensant dans l'après-coup, ce n'est pas pour rien que j'avais inscrit sur la porte de l'Atelier thérapeutique que j'avais créé à l'hôpital psychiatrique la mention "CORPS et PAROLE": être et dire, c'est là pour moi l'invitation inaugurale des Ateliers, dans lesquels l'invitation-à-être est assignée aux conditions langagières où se déplie le travail de la représentation. Comme dirait l'autre, dans les Ateliers d'Expression Créatrice, être, c'est être représenté. Ou l'inverse.

C'est aussi par là que les Ateliers d'Expression Créatrice sont toujours susceptibles de faire scandale, par l'inéluctable travail de révélation des forces d'aliénation à l'œuvre entre le sujet et le monde social, entre la personne et l'institution.

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Idéographie ou idéologie

Honoré Grissë : Comment communiquez-vous cette intentionnalité, cette orientation de votre projet instituant des Ateliers d'Expression Créatrice ?

Guy Lafargue : Sans le dire explicitement de cette façon, qui ne peut pas être entendue d'emblée, c'est exactement cela que je communique inauguralement, avec des mots, lorsque j'explique aux participants de mes groupes le fonctionnement du dispositif de l'Atelier d'Expression Créatrice comme un va-et-vient entre deux moments : le temps consacré à l'expérience créatrice et le temps consacré à la "mise en tension de l'expérience vécue vers la parole" - vers l'en-dire, si je peux me permettre cette construction - la parole jouant ici comme forme transitive du Sens, comme ce-par-quoi-advient-le-sens.

C'est cette conception technique de la mise en tension de l'expérience expressive vers l'en-dire, médiatisée par les langages verbaux et non-verbaux, (en synergie avec la libre détermination du sujet), qui fonde notre contrat institutionnel au sein des Ateliers de l'Art CRU. Ce sont les matières langagières qui constituent les médiations, cela est très important pour moi d'affirmer avec clarté et fermeté cette dimension. L'expression est la visée, la représentation est le moyen, la médiation définit le langage, les matériaux du langage. Cette observation est le fruit d'un travail d'élaboration de quarante années de pratique, hésitante et douteuse pendant longtemps, puis maintenant clairement affirmée.

Honoré Grissë : Il semble qu'il y ait là un enjeu particulièrement sensible pour vous ?

Guy Lafargue : Oui. Dans notre équipe de praticiens des Ateliers de l'Art Cru, nous resserrons progressivement notre définition du champ expressionnel, en regard à la fois des orthopédies de l'arthérapie, et en respect parfois difficile de nos filiations distinctes, qui, selon moi, reflètent bien nos expériences identificatoires. Cela se marque à la fois dans la constitution des cadres de travail que nous instaurons dans nos aires professionnelles spécifiques et dans notre façon de nommer ces cadres de travail.

Je peux essayer de formuler mon point de vue sur les singularités à l'œuvre dans notre équipe, telles que je les perçois, en regard du point axial où je situe moi-même la praxis expressionnelle, vis à vis de laquelle j'ai posé et je défends une certaine radicalité.

Je tiens beaucoup à l'appellation "Ateliers d'Expression Créatrice". Le terme Atelier définit à la fois un cadre non-spécifique de travail ouvert à différents contrats (éducatif, thérapeutique, culturel) et à la dimension groupale (le groupe constituant un des pôles actifs du jeu transférentiel). Le terme Expression définit donc l'enjeu de l'activité instituée sur ce lieu. Et le terme Créatrice spécifie le jeu avec les médiations, avec les matières langagières. Ce dont il est question est bien de soutenir une expérience de création qui va être infléchie selon le type de contrat que passent ensemble participants et animateur.

Dans mon idéographie je parle volontiers du terme "Expression" comme du signifiant-maître de ma pratique, c'est à dire comme le foyer actif de l'expérience. Des tensions existent entre nous quand à la prévalence mise sur certains aspects de nos démarches. Cela se marque dans la nomination que chacun de nous en donne.

Honoré Grissë : Le nom donné à l'activité est signifiant des valeurs idéologiques qui en constituent la trame ?...

Guy Lafargue : Oui. Jusqu'à cette épreuve ascétique et créatrice que nous avons menée ensemble avec Jean Broustra dans un petit livre rouge intitulé "L'expression Créatrice" - une parole à deux voix - (Ed. Morisset) - il utilisait toujours la formule " Ateliers thérapeutiques à médiations expressives" (il l'utilise notamment dans l'introduction à son livre "Expression et Psychose" 1991). Dans le dernier article qu'il vient de publier dans la "Revue française de psychiatrie et de psychologie médicale" (Juillet 1997), il n'a plus recours à la formule "Ateliers d'expression à médiations expressives", mais utilise les deux appellations: "Ateliers d'expression thérapeutiques", et " Ateliers thérapeutiques d'expression", mais lorsqu'il en parle spontanément, il utilise toujours la même formule. Il ne dit jamais volontiers "expression créatrice". C'est l'effacement du signifiant homogène "expression créatrice", par ou se marque la modalité expressive privilégiée (ni émotionnelle comme dans l'analyse bio-énergétique, ni exclusivement psychique/verbale comme dans la psycho-analyse) qui me pose problème. Cela m'interroge, cette réticence à désigner ce dont il est question dans notre inscription praxique, alors que dans nos formations, nous désignons explicitement la chose comme formation à l'animation d'Ateliers d'Expression Créatrice à visée thérapeutique".

J'ai souvent exprimé à Jean Broustra mon opposition à cette chute de la formule "à médiation expressive". Certes, elle constitue une des déclinaisons possibles de l'expressionnel, c'est à dire de considérer le processus de l'expression comme le moyen et non comme l'enjeu existentiel de l'expérience proposée. Arraisonnement et mainmise de l'emprise psychanalytique sur un signifiant qui la déborde. Cela déporte à mon sens le débat sur le processus d'expression littéralement défini comme étant la médiation, c'est à dire placé en position auxiliaire, c'est à dire comme étant le médium pour un autre acte, le thérapeutique, et non comme constituant le cœur de l'acte mutatif lui-même, quelle qu'en soit la visée.

Je pense que cela a sûrement à voir avec l'itinéraire de Jean Broustra dans l'arène psychiatrique, avec sa préoccupation de psychiatre inséré dans un contexte institutionnel extrêmement résistant au développement de la psychothérapie (quelle tragédie!) ; et aux prises avec un public particulièrement dé-structuré pour lequel l'ouverture de lieux pour s'exprimer dans ces modes exige une nécessaire prudence, institutionnalisée sous la forme d'étapes intermédiaires à une expression plus frontale, ou par l'aménagement d'étapes qui prennent en compte les espaces de forclusion propre à la psychose; où il y ait nécessité préalable d'offrir un mode de "portage" structuré. Cela reste à démontrer. Mais cela a peut-être aussi à voir avec son inscription dans le modèle métapsychologique freudien/lacanien. Jean Broustra, comme il aime à le dire est psychiatre et psychanalyste-cela-va-de-soi. Qu'implique cet allant-de-soi : théoriquement et dans la technique ? Quel différentiel cela inscrit-il dans la création de ses dispositifs ? Quelle est la marque spécifique de ce signifiant-là - la psycho-analyse freudienne ? En quoi le référentiel psycho-analytique marque-t-il la conception du cadre opératoire de l'Atelier ? Comment y est construit le cadre ? Quelle marque cela imprime t-il à la conduite de la Parole ? Cela me semble de vraies questions.

Dans la représentation que je m'en fais - j'imagine que ce que je vais dire le fera réagir avec humeur - dans une visée psycho-analytique orthodoxe, le processus de l'expression (affective, émotionnelle, æsthétique) n'est pas placé en signifiant-maître de la visée analytique, mais bien celui de la tentative déterminée de mobilisation du psychique inconscient et son élaboration dans le plan symbolique, qui est la prescription freudienne/ lacanienne. Révélation et non expression comme le souligne avec grand soin Jacques Lacan dans les "Écrits techniques de Freud". L'invitation psycho-analytique n'est pas "Exprimez-vous" (ce que Jacques Lacan appelle avec grand mépris le " frotti frotta affectif" (op.cit.), mais "dites tout ce qui vous vient à l'esprit" (règle fondamentale). Quels écarts à la règle fondamentale la psychose impose-t-elle ? La question mérite aussi d'être posée. Pour moi "ce qui vient" est l'esprit. L'esprit n'est pas autre chose que l'activité psychique elle-même.

En règle générale, lorsque les psycho-analystes utilisent des médiations, ce n'est pas d'abord pour la vertu inhérente au jeu de la création lui-même, mais comme interface à la mise en mots et à leur propre partition interprétative. Cela est particulièrement vrai chez les psycho-analystes Kleiniens. Mais aussi chez les caciques freudiens. Nous avons eu l'occasion d'entendre Gisèla Pankow l'exprimer avec force à Bordeaux en 1978, et Françoise Dolto le dit très clairement dans "L'image inconsciente du corps". Bien entendu je défends avec vigueur un autre point de vue, dont une nouvelle fois je trouve avec étonnement étayage chez Jacques Lacan quand il dit :"Si la parole fonctionne comme médiation, c'est de ne pas s'être accomplie comme révélation" (Ibid.p.60).

Et donc, je ressentais, je ressens toujours dans cette formulation que Jean Broustra utilisait de façon délibérée - "Ateliers thérapeutiques à médiations expressives" beaucoup plus qu'une simple déclinaison de l'expressionnel : une orientation psycho-analytique qui détourne la question du primat de l'affect sur le psychique, par où opère le dévoiement de l'expressionnel subversif, ce qui , bien entendu reste un problème théorique conflictuel de fond dont nous avons à poursuivre l'élaboration.

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D'une autre façon, Claude STERNIS, collaboratrice des Ateliers de l'Art Cru défend une autre appellation ". Engagée dans la fascination expressionnelle, elle nomme son institution "Ateliers psychothérapeutiques de groupe à médiations". Elle ne place ni le terme "Expression" ni le terme " création" dans son affiche, et cela est manifestement le fruit d'une détermination là aussi fermement établie.

L'une comme l'autre font l'impasse sur le terme "créatrice". Ils focalisent bien sur la dimension expressive mais, semble-t-il, celle-ci est l'instance médiante et non l'acte créateur lui-même, que moi je figure dans ma formulation comme étant l'épicentre du travail d'expression de la personne.

Je ressens, à tort ou à raison, qu'il y a là quelque chose de provocateur, dans ce blanc - où ne sont figurés ni le mot Expression, ni le mot Création, entre une adhésion que je sais être par ailleurs profonde à l'expérience expressionnelle (expérience qui déporte fondamentalement selon moi le jeu des forces du travail analytique vers l'expression affective) et l'élection de la bretelle psychique du psycho-thérapeutique comme signifiant méthodologique central dont les psychanalystes ne parviennent pas à se départir.

Cela veut dire, dans la référence où je pose mon interrogation, que pour eux c'est le travail psychique qui constitue la médiation privilégiée, et l'activité de verbalisation psycho-analytique qui est considérée comme l'élément opératoire princeps du changement, par où se marque le référentiel psycho-analyse.

Cela interroge pour moi la question fondamentale dans l'étude des facteurs opérants dans le travail analytique, de ce qui est investi comme étant la médiation. D'établir ce qui de la formulation langagière ou de la manifestation de l'expérience affective/émotionnelle dans le jeu expressif est posé comme signifiant-maître . Dans la tradition psycho-analytique établie, freudienne et kleinienne, le parti est pris comme quoi l'affect doit passer par les fourches caudines de la mise en formes psychiques et de leur verbalisation pour pouvoir être pensé et interprété par l'analyste, ses autres manifestations y étant subordonnées .

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Une autre position, latérale au champ institutionnel des Ateliers de l'Art CRU définie autour du signifiant "expression" est problématisée de façon axiale autour de la dimension langagière engagée dans le champ artistique et culturel.

Ce signifiant social de "production culturelle", tel que le définit par exemple Marc Guiraud, (autre producteur de théorie de notre équipe) crée depuis l'origine pour moi une tension féconde en ce sens qu'il interpelle le caractère assez monolithique de ma conception expressionnelle faisant fi de l'importance de la forme en tant que mise en perspective d'un regard pour la déporter totalement du coté du processus de la formation de la forme, dans sa dimension de communication et d'étayage de la construction narcissique.

Je suis à l'évidence interrogé, dans ce plan de l'Objet esthésique soumis au regard de l'autre par où il devient culturel et quelque fois artistique, par ma propre position paradoxale, d'avoir beaucoup donné au plan de la création artistique, et surtout d'avoir créé un "Musée d'Art CRU", entrepôt luxuriant des objets trouvés/déposés/abandonnés au moment du reflux des expériences d'Ateliers.

Sur le fond, je développe cette idée qu'il y a conflictualité (irréductible et féconde) entre la démarche artistique et la démarche que nous instituons dans les Ateliers d'Expression Créatrice. La question subsidiaire restant celle de la question de la forme comme révélation ou au contraire comme contournement de l'affect.

Entre l'artistique et l'analytique, entre le langage comme finalité et l'analyse des signifiants comme finalité, il y a une frontière épistémologique et méthodologique dont nous aurions tord de ne pas reconnaître le tracé et les enjeux. Un débat est ouvert à ce sujet sur le caractère antinomique, des deux positions. Ce que je puis dire de la mienne, c'est que dans le dispositif expressionnel, c'est la création d'un vide structural, qui est le vecteur fondamental de la mise en travail des signifiants et de leur possible accès à la représentation .

Passer de la dimension de la représentation psycho-affective dans le champ de la création, à l'expérience de la création dans le champ de la représentation sociale, cela n'obéit pas aux mêmes lois et n'a pas les mêmes effets.

Dans mes Ateliers d'Expression Créatrice les matières/langages et les objets produits sont les auxiliaires du jeu, les moyens du libre jeu. L'objet lui-même n'est pas l'enjeu du jeu, ni sa mise en perspective du regard social qui est ce qui définit la médiation culturelle.

Honoré Grissë : Pour vous il y a quelque chose d'inconciliable entre l'approche artistique et l'expérience du libre jeu ?

Guy Lafargue : Pour ce qui concerne le travail analytique/thérapeutique, oui. J'adhère entièrement à la thèse de Winnicott lorsqu'il dit que" pour qu'il y ait thérapie, il est nécessaire que le jeu soit spontané". Dans mes ateliers personnels d'Expression Créatrice, et dans la finalité de développement de la personne que j'y inscris explicitement, j'applique cette disposition. Et les formateurs qui interviennent dans notre centre de formation, dans l'ensemble, aussi. C'est à mon sens là que passe la frontière entre nos pratiques :le dispositif expressionnel se développe sans méthodologie médiate. Les animateurs, comme les participants y travaillent à cru. Mon point de vue est que ce qui est opérant du travail mutatif, c'est précisément le processus instituant par le sujet lui-même de son propre itinéraire de création, itinéraire qu'il est mis en demeure d'inventer entièrement (c'est cela la spontanéité invoquée par Winnicott), par où se représente la structure et par où les signifiants se révèlent pensables.

Toute méthodologie, aussi subtile soit-elle, toute technologie interposées entre le Désir, l'Acte et le Langage fait faire au sujet l'économie de l'émergence de la structure qui est ce sur quoi travaille la visée analytique . Ced intrusions arthopédiques constituent en outre un accélérateur affectif, un surinvestissement des liens de transfert, et renforce les phénomènes de dépendance à l'image idéalisée de l'animateur, ce qui constitue bien entendu une défense de l'animateur contre l'angoisse déplacée sur le dispositif. C'est aussi, d'une certaine façon par là que l'art joue comme défense contre l'émergence des signifiants.

Mon travail personnel avec les élaborations de Marc Guiraud m'amène en fait à un certain travail d'assouplissement de mon point de vue que je ressens bien comme monolithique. Il m'oblige en particulier à décentrer mon point de vue de l'expérience æsthésique (centrée sur la personne) vers l'expérience esthétiqu/artistique (centrée sur l'œuvre et la culture). Une partie du travail de l'équipe de Jean Broustra à l'hôpital de Libourne sur les Ateliers de création aussi.

Ceci dit, dans nos formations d'animateurs, nous ne favorisons pas chez les stagiaires l'introjection de protocoles ou de méthodes, comme cela est le cas dans les formations d'arthérapie. Nous invitons de façon assez radicale les personnes à s'approcher progressivement de la possibilité de franchir de manière significative l'inquiétude du vide, qui, seule, ouvre à la parole de l'autre, par où seulement prend sens le Désir de devenir animateur/thérapeute. En tout cas nous tendons vers cela, nous invitons au franchissement de cette frontière. C'est là que réside ce qu'il y a de spécifique dans notre orientation autour de l'Expression.L'expérience du vide, selon moi, doit être faite non seulement au niveau du langage, mais d'abord et essentiellement, au niveau del'acte instituant lui-même du jeu. C'est l'agir instituant qui est au cœur du travail mutatif. Et mon expérience me montre sans conteste possible qu'elle est de surcroît productrice d'œuvres créatrices d'une très grande puissance et d'une immense générosité.

Le CRU n'est pas centré sur l'art mais sur la création d'un cadre et d'un dispositif producteurs de façon privilégiée de mouvements internes puissants de l'affectivité , aux prises avec les fascinations du désir et de la mort, qui y puise ses énergies de création et de renouvellement. Et à coup sûr, le travail le plus sensible des animateurs dans cette orientation non-directive de l'action c'est bien la position d'accompagnement latéral, d'écoute de la parole spontanée et de tenue du temps de parole, qui n'est ni un temps d'enseignement, ni une surface d'ajustement ou d'endoctrinement culturel, mais bien une aire d'écoute et d'élaboration des signifiants, de ce qui de la production d'objets (et de la production de structures) fait sens, est révélation de la structure inconsciente mise en jeu dans le langage. C'est vrai que je ne suis pas d'abord dans une recherche sur le langage comme cela est le cas dans la recherche artistique, mais dans l'exploration de la parole comme constituant essentiel de l'avènement du sujet.

Honoré Grissë : Si je comprends bien votre point de vue, il y a parmi vous des pratiques et des élaborations théoriques qui présentent une distance plus ou moins grande avec le signifiant "Expression" que vous placez-vous-même en signifiant-maître de votre projet, de votre mode de représentation théorique et de votre pratique?...

Guy Lafargue : Oui. Dans les désignations, "Ateliers thérapeutiques à médiations expressives" et " Ateliers psychothérapeutiques de groupe à médiations", où dans l'optique de l'Atelier de "production culturelle", le signifiant "Expression" ou n'est pas axial, ou est absent, et cela pour moi a du sens : celui d'un choix, délibéré, ou non. Mon idée étant que l'inconscient affectif de l'instituant est manifeste dans les formes et désignations de ses objets praxiques/théoriques.

Le choix des cadres avec lesquels nous travaillons est lui-même une expression de nos signifiants, il est le reflet de notre économie affective. La pure structure, indemne de signifiants, est une vue de l'esprit. Bien entendu cela n'a aucun sens restrictif de ma part d'analyser ainsi les choses quand à la qualité de travail que chacun de nous engage. C'est un peu comme dans une armée qui respecte les charismes de chacun : il y a les fantassins, les artilleurs, les cavaliers...il y a aussi les funambules, pour le moral des troupes...nous sommes de bons petits soldats, chacun d'entre nous travaille au plus près de ses signifiants, par où l'engagement subjectif est opératoire. C'est ça qui est le plus important. Mais je trouve que cela gagne à être explicitement avoué. Le reconnaître permet aux objets théoriques d'être des médiations à la communication plutôt que des objets affectifs plus ou moins persécuteurs, des projectiles qui la mettent en conflictualité.

Honoré Grissë : La congruence représente en dernier ressort une garantie d'opérativité ?

Guy Lafargue : Oui... En quelque sorte, le cadre que nous définissons pour notre pratique est une forme dont nous ne reconnaissons pas toujours volontiers la structure, une représentation/écran de notre propre structure affective, un manifeste de l'inconscient. Et comme c'est avec elle que nous travaillons... à elle que nous sommes identifiés, le débat entre chercheurs devient vite passionnel.

Le signifiant "Expression"

Honoré Grissë : Donc, d'une certaine façon, vous pensez que la désignation des choses, aussi bien que les théories de référence, reçues ou créées, peuvent être considérées comme des formes, comme des effets de signifiants.

Si l'on applique cette analyse à votre point de vue sur l'expression, comment rendez-vous compte de l'origine de votre détermination autour du concept d'Expression ?

Guy Lafargue : Ma détermination n'est pas autour d'un concept, mais d'une expérience. Le jeu de l'Expression est une expérience.

J'ai été porté par l'histoire et par les rencontres que j'ai investies, à me jeter à corps perdu dans l'aventure expressionnelle. Le fait est que j'ai toujours opté, dés l'origine, pour les vocables "Ateliers d'Expression Créatrice", en contrepoint de ceux élus par Arno Stern d'"Ateliers d' Éducation Créatrice". Et je resserre aujourd'hui encore un peu plus mon appellation, je dis : "Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques".

Le signifiant-maître reste Expressioncréatrice (si je puis me risquer à la fusion des deux termes). Et pour moi, ce processus interne, l'expression, ne peut être considéré comme étant la médiation, mais comme étant l'acte, le lieu et la matière mêmes du travail de la personne. Quelles que soient les médiations privilégiées ( psychiques, langagières, verbales ou autres... l'émotion, la communication), c'est dans ce plan que se marque le signifiant "créatrice"...

Pour Jacques Lacan, si toutefois j'ai bien compris, c'est le langage qui est le signifiant-maître. Pour moi, c'est le langage qui est la médiation. Pour d'autres, comme Max Pagès, c'est le système émotionnel qui est la figure visée comme Objet idéographique.

L'Expression créatrice et le thérapeutique

Honoré Grissë : Pour vous, " Expression" est l'invitation inaugurale de l'activité et "Créatrice" la modalité langagière. Comment, dans cet espace sémantique différenciez-vous le thérapeutique du non-thérapeutique ?

Guy Lafargue : Le terme "non-thérapeutique" est, à mon sens, une formule insensée. Ça ne peut pas se désigner comme une catégorie. Pour moi, la référence fondamentale, existentielle et éthique, n'est pas le thérapeutique, mais le vivant. Certains l'oublient qui définissent le fondement par la pathologie, par les avatars du vivant observés au cours des séances, constitués en un système-étalon du développement : la métapsychologie, surtout lorsqu'elle devient étroitement kleinienne. Ce processus constitue pour moi un déroutement du travail de l'élaboration pris dans une fascination identificatoire à la pathologie posée comme structure instituante du discours théorique.

Il y a le vivant, qui s'exprime avec une qualité et des intensités remarquables dans les Ateliers d'Expression Créatrice, et il y a la souffrance produite par les altérations du vivant, qui conduit une personne à demander un cadre de soin, dit thérapeutique, et à solliciter le concours de la compétence analytique du thérapeute.

Souffrance est l'étymologie du mot pathos. Pathos, en miroir du mot Éros. C'est en couplage avec le mot Pathos que le mot Éros doit selon moi être mis, et non comme cela est le cas de manière abusive, avec le mot Thanatos, que je ne puis m'empêcher de percevoir comme le Veau d'Or de la culture psycho-analytique, qui a surligné ce mythe - Dieu sait pourquoi - et béni les épousailles morganatiques de ce couple symbiotique contre nature.

S'il faut choisir des mythologies pour étayer nos destins vers les objets théoriques, je choisis sans hésitation celle du Diable invoquée par Jean Didier Vincent qui est beaucoup plus sympathos et harmonieuse avec le jeu des médiateurs chimiques qui règlent nos humeurs. Nulle part autrement que par le recours au théâtre antique ou à la nostalgie romantique, la légitimité de ce couple-là n'est réellement expliquée. Thanatos est devenu une divinité culturelle de la psycho-analyse, visant à masquer la béance par où le sujet échappe à l'emprise du savoir établi.

Cela m'a conduit, depuis quelques années à expliciter à nos étudiants en formation une position qui semblera paradoxale comme quoi le thérapeutique, en tout cas de mon point de vue, ne désigne pas la visée du travail analytique, mais seulement le cadre où il se déploie . C'est le contrat passé entre le client et l'analyste comme quoi le jeu expressif va être mis en tension vers la parole, justement, et non seulement utilisé comme activité "esthétique" tel que l'édicte Arno Stern, ou cathartique, ou homéopathique, comme le proclament de façon grossière les théoriciens de l'arthérapie. Et, me semble-t-il, c'est aussi ce que dit Lacan, citant Freud, (ibid p.79) : "C'est la conclusion d'un pacte qui définit l'entrée dans la situation analytique" .

Pour moi, le terme thérapie ne sert pas, ne doit pas servir à désigner les processus internes de la personne, comme cela est incorrigiblement établi dans la culture psy, en particulier dans les approximations syncrétiques de l'arthérapie.

Le terme thérapie désigne uniquement la structure du soin, la façon dont l'analyste organise et offre son cadre et son action, la façon dont il aménage et offre son propre cadre de parole au sujet . Les termes "à effets thérapeutiques" - tarte à la crème des arthopédistes et de bien d'autres - sont un non-sens, une aberration théorique.

Cela est en tout cas très important pour moi, parce que je dis toujours à qui veut bien l'entendre, et en particulier aux stagiaires que nous avons en formation, mais aussi aux formateurs de notre équipe, qu' il n'y a aucune différence, du point de vue de l'expérience expressive et de ses processus de développement, entre un "atelier d'expression créatrice" et un" atelier thérapeutique d'expression créatrice" . Les mêmes effets de sens, les mêmes effets de la parole sur le sujet, s'y produisent, les mêmes situations d'émergence affectives/émotionnelles s'y déploient, les mêmes modes de réponse actuelle de l'animateur s'y mettent en mouvement, et ce, sans que l'animateur, analyste ou non selon le contrat, n'ait à faire quoi que soit d'autre que de maintenir le cadre dans sa cohérence interne d'ouverture à l'expérience créatrice libre. Le fait d'être dans un cadre thérapeutique ne modifie en rien la nature du processus transformationnel, mutatif, opérant dans/sur le sujet. Ce qui est fondamentalement modifié c'est justement l'ouverture du cadre à la parole-dite, à la rétroprojection de sens activée par les intensités du lien transférentiel, auxquels les deux, client et analyste, vont se livrer pour observer l'avènement des signifiants surgis de leur relation affective/émotionnelle/langagière.

Pour moi, c'est la relation affective/émotionnelle intersubjective entre le client et le thérapeute, mise en tension vers la parole dite, qui est le facteur actif fondamental du remaniement de la structure subjective, qui est le cadre qu'on appelle la "thérapie" et dont les processus d'élaboration, translaboration et perlaboration constituent le cœur du travail analytique.

Honoré Grissë : La Parole serait une actualité des signifiants, un manifeste de la structure et non une redondance, une trace ?

Guy Lafargue : On pourrait dire les choses ainsi . La Parole n'est pas une représentation mais un acte. Il y a Parole quand dans une énonciation il n'y a plus d'écart entre l'expérience vécue et l'énoncé.

Expression Créatrice et Transfert

A ce propos, je voudrais ouvrir une parenthèse pour dire que je ne considère pas du tout le transfert, comme le suggère votre image de la redondance comme cette "répétition de prototypes infantiles" définie par Laplanche-Pontalis (in "Vocabulaire de la psychanalyse"), mais comme la reconnaissance de ce qui est déjà là et qui n'a jamais pu jouer complètement sa partition, ni pousser son propre dynamisme à son terme virtuel. Comme ne le dis pas Jean Didier Vincent, mais je crois qu'il aurait pu le dire, l es signifiants sont génétiquement constitués. Ils transcendent l'expérience subjective, ils enveloppent toute historicité. Et le travail analytique n'est jamais que la révélation (comme le dit Lacan) de ce qui est déjà là (comme moi je le dis) et qui attend de la Parole sa reconnaissance fondatrice d'existant.

La notion de prototype infantile est une abstraction métapsychologique, prototypique, elle, logique avec le système; exemplaire de ces fixations inconscientes dans le langage théorique - ces filtages que j'évoquais tout à l'heure - de présupposés fonctionnant comme croyances. La masse affective originaire (les signifiants), est toujours là, en instance d'être explicitement représentée dans le lien, dans l'expression, dans la communication, dans la relation vécue, et non seulement dans la figuration psychique où la tient en laisse l'injonction psycho-analytique.

Tu n'imagines pas le chambardement dans la basse-cour, si tout d'un coup la corporation des psycho-analystes se mettait à ouvrir l'espace analytique à l'expression créatrice, émotionnelle et affective sans renoncer pour autant à la connaissance acquise dans le relation analytique centrée sur l'expérience psychique...on peut toujours rêver.

Ce n'est pas la reproduction du même, la répétition, qui est le transfert. La relation transférentielle est une saisie non-médiate, une percée affective, une motion de désir au sein d'une communication dans laquelle le sujet perçoit, ou invente, une mimésis structurale qui va permettre à la masse affective originaire d'être prise en compte, d'être représentée, et mise en mouvement dynamique, pour une nouvelle chance d'aller à terme de la tension actualisante (c'est là ma conviction à moi). Dont acte, comme on dit.

Ce qui est à proprement parler la répétition n'est pas le transfert, mais la remobilisation réflexe des défenses et des résistances à la mobilisation des éprouvés affectifs archaïques. Et mon point de vue est que c'est dans le travail d'immersion de l'analyste dans l'expérience affective du sujet, et dans ses propres remobilisations affectives induites (qu'ils appellent le contre-transfert) et dans leur mise en tension vers la Parole (l'en-dire) que se constitue et se déploie la dynamique mutative dans la situation analytique . C'est une position plus complexe, plus engagée du coté de l'analyste que les positions dites de "l'attention flottante", de la "neutralité bienveillante" et de l'élaboration psychique interprétative à fonction cognitive du psycho-analyste. Cet en-dire ne va pas automatiquement du coté de l'interprétation qui est, comme le dit Jacques Lacan, une communication du moi de l'analyste au moi du sujet.

Honoré Grissë : Donc, selon vous, le transfert ne serait pas une répétition mais un libre déploiement des signifiants.

Guy Lafargue : Oui...En quelque sorte, le transfert, c'est la fin potentielle des rendez-vous manqués. Le succès de la convocation de l'Autre, au lieu attendu du Désir dont Jacques Lacan signale que pour le sujet, il est toujours désir du Désir de l'Autre, en l'occurrence, celui de l'analyste. C'est le caractère passionnel de cette rencontre providentielle qui va devenir le théâtre de la Parole...de la circulation de la Parole entre les Désirs, de la Parole comme expression des signifiants : à la fois dans l'expérience créatrice de l'Atelier, et dans celle de l'aveu, au cours de ces temps pour le dire institués en deuxième partie des séances d'Atelier.

Parole-dite, exploratoire des retentissements, des résonances, des surgissement émotionnels et affectifs qui accompagnent le processus créateur, et dont l'aveu modifie radicalement l'expérience subjective sans qu'il n'y ait rien à faire de spécial pour cela, interprétations ou autres...

L'expérience montre qu'on ne crée pas la même chose après avoir évoqué ces charges silencieuses, qu'en leur absence, et que les aboutissements émotionnels/affectifs de l'aveu, ce que les gens désignent abusivement comme étant le thérapeutique, sont des processus existentiels normaux, des manifestes de santé. Et que le passage de l'expression dans la représentation à l'expression directe de l'émotion et de l'affect dont ils sont la compression symbolique (en termes informatiques on parlerait de "compactage") est un phénomène typique de

ce que Carl Rogers appelle l'autorégulation. Je ne vois pas du tout pourquoi il faudrait accoler le terme thérapeutique à des manifestations de libre fonctionnement affectif, psychique ou émotionnel. La thérapie n'est pas une technique, c'est un moyen de transport vers l'inconnu. La thérapie c'est le lieu privilégié où ce qui est déjà là peut advenir à la représentation.

Expression Créatrice et Gestaltung

Honoré Grissë : Je ne saisis pas entièrement la logique des plans que vous articulez entre le langagier, l'émotionnel/affectif, et la parole.

Guy Lafargue : Mon point de vue personnel sur le travail thérapeutique est qu'il doit être ouvert au triple plan :

  • de l'expression affective et émotionnelle, médiatisée par le jeu de création ("créating") dans un premier temps,
  • de l'expression directe, non-médiate, dans un second temps, ou simultanément lorsque le jeu de la représentation a abouti, c'est à dire lorsque la représentation est saturée de l'affect qui engendre la forme qui le représente,
  • et de l'énonciation .

Mon expérience à ce sujet m'apparaît comme irréfutable. Chaque fois que la forme est saturée de l'affect dont elle est l'expression, et que l'on donne la parole au sujet, cela déclenche toujours une émotion puissante, incontrôlable et intégratrice.

Honoré Grissë : Vous dites la même chose que dit Hans Prinzhorn au sujet de la Gestaltung...

Guy Lafargue : Pas tout à fait. Je crois utile de restituer le texte de Prinzhorn auquel vous faites allusion, dans son livre "Expression de la folie". Prinzhorn, à propos du processus de formation des formes, qu'il appelle la "Gestaltung", dit ceci:

" Les mouvements expressifs ne sont soumis dans leur essence à aucune autre finalité que de concrétiser du psychique. La tendance de toute Gestaltung [entendre la tendance à la formation de formes] est d'atteindre à une perfection de la forme. Son accomplissement implique que le mouvement créateur soit saturé du psychique dont il est l'expression. "

Cette assertion de Prinzhorn peut être considérée comme une des données théoriques et culturelles majeures de la position expressionnelle dans le champ thérapeutique, comme dans celui de la création d'ailleurs. Elle est porteuse des signifiants essentiels de notre mouvance.

Selon Prinzhorn :

  • Il existe une tendance (une force orientée), une visée des mouvements expressifs, exclusive de toute autre, qui est de concrétiser du psychique, c'est à dire des formes mentales.
  • Il existe une nécessité interne à cette tendance d'atteindre à une perfection de la forme (je ne me souviens pas s'il en démonte le mécanisme).
  • L'accomplissement de cette tendance nécessite que la forme exprimée soit saturée du psychique dont il est l'expression.

Je me souviens de l'intense émotion qui a été la mienne en découvrant ce texte (cela se passait dans mon Terrier à Auch, en 1985). Et puis le temps et l'expérience ont fait en moi leur travail de maturation, et je pense aujourd'hui que Prinzhorn a manqué de peu le centre de la cible. Sa marge d'écart porte sur le sens qu'il donne à la visée qui met en mouvement la pulsion métamorphique.

Pour moi, c'est l'expérience affective qui est l'organisateur de la Gestaltung. Et sa visée est de conférer la forme, psychique ou autre, à l'impensable affectif. La visée des mouvements expressifs n'est pas fondamentalement de concrétiser du psychique, mais bien de trouver une issue intégrative aux affects vers l'expérience subjective globale de la personne, dont la forme psychique est une des modalités parmi d'autres, de manière à ce que l'affect puisse sinon être dissout, du moins puisse devenir pensable .

L'accomplissement de l'expression dans l'acte créateur implique que le mouvement créateur soit saturé de l'affect dont il est l'expression , et non du psychique dont il est l'expression comme l'a écrit Prinzhorn. Sur le fond, il y a une différence significative : l'affect est une force, le psychique une forme. Le psychique est la forme transitive par laquelle l'affect devient pensable. Et toute la problématique de l'expérience créatrice réside dans ce travail entre la force, la forme, et il faut tout de même ajouter, l'émotion.

Le psychique est une forme parmi l'ensemble des formes possibles. Cette petite différence a à mes yeux une grosse importance. Je n'accorde pas en effet aux formes psychiques ce statut privilégié qu'il a pour la psycho-analyse (au point d'occulter de façon tenace le signifiant affectif, par rapport aux autres productions esthésiques.) Mais Prinzhorn a eu là une intuition essentielle. Le défaut de sa formulation est tout à fait compréhensible. Il fait cette communication au congrès de psycho-analyse de Vienne en 1921, à l'apogée du rayonnement personnel de Freud et de son école où c'est le signifiant psychique qui règne alors en maître absolu, et pour de longues années, puisqu'il y est toujours chronicisé dans la culture actuelle. La croyance, établie en dogme par Freud, en l'existence d'un lieu clivé rempli de représentation psychiques (inconscientes) est à l'origine de cette méprise.

Je formule donc la chose autrement . Pour désigner ce processus particulièrement fécond où une forme est dans cet état d'imprégnation affective parfaite, pour reprendre la qualification de Prinzhorn, je parle de coalescence æsthétique. Mon observation d'innombrables situations d'Atelier me montre avec une certitude irréfutable que lorsque l'affect et la représentation sont coalescents, il se produit toujours une assomption émotionnelle puissante, aux effets intégratifs et mutatifs profonds et irrépressibles. J'aurais tendance à dire que c'est précisément lorsque cette coalescence est manifeste que l'on a affaire à une parole vraie, à une parole pleine. La Parole est ce par quoi le psychique libère du signifiant, ce par quoi, du même coup, le sujet se libère des signifiants, c'est à dire des astreintes de la répétition. Et que le travail de l'animateur/analyste consiste à ce moment-là à permettre et à accompagner l'expression émotionnelle complète de la personne née au cœur de cette alchimie créatrice sans laquelle le rétablissement de la santé affective n'est pas possible . Il n'y a pas d'expérience mutative significative sans ce travail primordial de la restauration émotionnelle libre, consécutive au travail de la connexion affective ouverte par le jeu langagier pris dans la matrice transférentielle.

C'est le terminal émotionnel qui marque la fin des ratées de la maturation, et son redémarrage structural. C'est, sur ce point précis, que la plupart des élaborations théoriques et des techniques comportementales de l'arthérapie trichent, dans le double évitement :

  • et de l'émergence affective non-médiate,
  • et de la parole analytique qui l'autorise, l'accueille et lui donne son statut…lui donne la Parole. Et ce n'est pas le discours conjuratoire et réducteur de Jean-Pierre Klein dans l'opuscule de vulgarisation qu'il a fait éditer dans la collection "Que-sais-je?", ce petit cimetière de la pensée, qui y changera quelque chose.

Parole analytique et cadre thérapeutique

Honoré Grissë : Nous en revenons donc au tandem "Expression et Parole". Pour l'instant, il me semble que je vois bien ce qu'il en est pour vous du signifiant "Expression", mais le mystère plane encore sur celui de la Parole, et notamment de la parole analytique dans le cadre thérapeutique...

Guy Lafargue : Le cadre thérapeutique se signifie dans un désir et un engagement de l'intentionnalité affirmés, ou en tous cas consentis, instituants du lien analytique et des avatars qui en font la luxuriance comme quoi tout le travail de la représentation dont l'Atelier va être le théâtre soit, d'un commun accord utilisé pour dérouler la chaîne des signifiants , non seulement dans la pensée (ou d'une certaine façon il est assigné par la règle fondamentale de la cure psycho-analytique) mais aussi dans les agirs d'une mise-en-représentation langagière, ou, comme l'appelle Jean Broustra de ses vœux, polylangagière; mais aussi dans l'accueil et la mise en travail de l'expression physique et émotionnelle directe des éprouvés. Donc, sans favoriser dans la construction du cadre le clivage entre l'expérience affective (mise au pas par l'injonction inaugurale à la psychisation et à la verbalisation), et l'élaboration langagière à l'œuvre dans l'expérience créatrice.

Je pense que ce point essentiel - définir la visée de l'activité par les termes "Expression Créatrice"- comporte bien mes deux signifiants majeurs: le processus de l'expression et celui de la représentation, les deux, indissolublement liés. L'expression est posée en synergie avec l'acte de la représentation et de la manifestation des éprouvés, et non dans le passage-à-l'acte comme m'en accusait publiquement il y a quelques années, Jean Pierre Klein qui n'a jamais mis les pieds dans mes Ateliers.

Il me semble que je n'ai pas répondu à votre question sur ce qu'il en est de la parole analytique...non plus qu'à la question de mes enracinements théoriques.

Honoré Grissë : Oui... Cela reste en suspens.

L'aventure Pagessienne
de la dynamique de groupe

Guy Lafargue : Lorsque j'ai expérimenté, à partir de 1967, mes premiers "Ateliers d'expression corporelle" - c'est ainsi que je les nommais - c'était dans la fascination de la découverte tumultueuse des expériences décapantes du théâtre contemporain américain (Living Théâtre, Open Théâtre, Bob Wilson), polonais (Grotowski) et de la musique électro-acoustique (Pierre Henry, Stockhausen, John Cage). Et dans la fascination des expériences dites de " Dynamique de groupe" qui étaient de véritables laboratoires de changement de la personne, des bombes institutionnelles et "thérapeutiques" déguisées, pour toute une génération de gens nés aux environs de la deuxième guerre mondiale, adolescents pendant la fin de la guerre d'Algérie, dans le climat de terreur l'O.A.S. C'est dans ces groupes que pour la première fois j'ai fait l'expérience d'une libre parole, au cœur d'une de ces situations assez radicales conduites par un professeur de psychologie sociale, de l'Université de Bordeaux : Jean-Paul ABRIBAT. J'y ai percuté de plein fouet la pensée et l'œuvre théorique de Carl Rogers. Et par contre-coup, celle de Max Pagès, son introducteur au sein de l'Université française.

Cela a décidé de mon destin et de ma carrière dans le champ de l'Expression, puisque c'est à ce moment-là, en 1969/70, que, débouté d'une demande sans doute très conformiste de ma part d'entrer en psycho-analyse adressée au Dr Geissman, et à un ou deux autres, je me suis décidé à entreprendre une formation de psycho-sociologie clinique dans l'institut créé par Max Pagès et quelques uns de ses collègues de l'ARIP.

C'est là que j'ai pris Max Pagès comme "coach". Cela m'a valu à partir de 1972, après passage dans un séminaire explosif qu'il anima à Bordeaux, d'être co-opté dans son équipe du L.C.S., Laboratoire de Changement Social (Université Paris DAUPHINE), et de me lancer avec lui, en parfaite parité de rôles, dans des aventures de groupe qui offraient aux participants une synergie entre :

  • La maîtrise et la curiosité théorique et technique de Max Pagès, ses audaces épistémologiques, ses engagements affectifs et corporels massifs dans la communication avec les participants, son acceptation de l'expression sexualisée et l'ouverture d'un travail analytique à ce sujet dans les groupes.
  • Et mon initiative et ma liberté dans le domaine de la création et des langages non-verbaux; ma totale naïveté identificatoire à lui et au modèle qu'il agissait sous mes yeux, et que j'allais rapidement métaboliser comme étant le point de départ de ma propre construction professionnelle, tellement il existait pour moi comme image vivante de mes propres pulsions et enjeux.

Pour moi, comme pour beaucoup d'autres, Max Pagès a été essentiellement un "passeur". Il m'a fallu ensuite opérer un travail de désidentification pour faire le tri entre ce qui m'était spécifique et qui participait de ma singularité, et ce qui était ma confusion avec son espace de folie privée. Si je raconte ceci, c'est, bien entendu, parce que c'est tout ce travail qui constitue ma filiation. J'ai le sentiment d'être parti des aboutissements expérientiels auxquels Max Pagès était parvenu pour l'essentiel de ses intuitions fondamentales au sujet de l'animation centrée sur la personne et sur le groupe. J'ai, à ce moment-là, adopté de façon radicale et sans retour, "l'orientation non-directive en psychothérapie et en psychologie sociale" (titre de son livre chez Dunod, 1966) comme terreau de mon développement professionnel.

Pendant cette période, j'ai créé, seul, mon propre champ de praxis à l'Université de Psychologie de Bordeaux (entre l'automne 1968 et 1976) où j'étais chargé de cours, ainsi qu'à l'Ecole d'Educateurs Spécialisés (de 1967 à 1975) où je donnais des enseignements de Psychologie Sociale sur la Dynamique des groupes et l'Analyse institutionnelle, puis à partir de 1971, avec Marc Guiraud qui était à l'époque très branché sur les pédagogies alternatives, et notamment sur la pédagogie institutionnelle dont j'avais introduit la candidature dans l'École.

Ma paternité à moi, je la revendique autour de la création explicite des Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques comme synthèse entre la Dynamique de groupe d'inspiration Rogerienne et l'expression créatrice d'inspiration Sternienne. C'est à partir de ce point là que j'ai progressivement construit une praxis en tension vers la question de la Parole, que j'ai élaborée tout au long des Séminaires que nous avions créés en commun, Max Pagès et moi, et que nous avions baptisés "Expression et prise de conscience dans une situation de groupe" ( rapporté par Pagès in "Le Travail d'exister", p. 215 et 229, Desclée de Brouwer 1997). C'est dans cet atelier-là, que j'avais moi-même conçu, et entièrement organisé pour la première fois à Bordeaux en 1972, que nous avons institué ensemble une structure aménageant une différenciation entre un temps de libre jeu avec des médiations et un temps d'analyse en fin de séance. Alors que, dans le modèle classique de la "Dynamique de groupe" avec lequel Pagès travaillait antérieurement (on en trouvera le prototype décrit dans son ouvrage fondamental "La vie affective des groupes", Dunod 1968), il n'y avait pas cette séparation des tâches entre l'espace d'expression et l'espace de l'élaboration de l'expérience vécue.

Ce modèle, encore connu sous le nom de "groupes de diagnostic" ou de "training group" , je l'avais expérimenté avec lui en position de client l'année précédant mon intégration au Laboratoire de Changement Social. Il n'était déjà plus fidèle au protocole du "T' Group" en vigueur à l'ARIP auquel je m'étais moi-même formé. Dans ces "groupes de diagnostic" la règle fondamentale était que les gens se réunissaient pendant une semaine pour parler autour d'une table des phénomènes de groupe, et uniquement pour parler verbalement à partir de l'évènement créé par la rencontre singulière entre les personnes présentes.

Dans l'expérience originelle que j'avais faite avec lui, Pagès avait rompu le tabou de l'exclusivité du dire. Il introduisait du corps (essentiellement sous la forme de la danse, du contact et de la proposition d'exercices relationnels empruntés à la bio-énergie). Il introduisait sa propre implication affective dans la rigidité d'un dispositif syncrétique, mixage d'idéologie lewinniene interprétée dans une idéalisation psychanalysante des moniteurs de groupe de son équipe.

Le bouleversement que j'ai connu à ce moment-là a été tel que je me suis autorisé, dans ma position de client, à intervenir dans la modification du cadre et à introduire, dans ce séminaire-là, toute une partie de mon propre arsenal d'Expression : masque, maquillage, percussions, couleurs... Et j'ai eu , dès cet instant, l'insight de ce qu'allait être l'issue professionnelle de la formation psycho-sociologique que je venais de terminer, et la certitude que j'allais prendre le risque de poser comme fondement de ma praxis, ce qui pour Max Pagès était à l'époque une transgression.

C'est ce moment de haute intensité qui a fait basculer toute mon existence dans le choix irréversible de la mise en forme et en action de l'expérience créatrice comme espace/temps axial du travail analytique. C'est de cette tension inaugurale que se sont formées ma pensée, ma praxis, et l'institution traversée par ce champ fondateur dont j'allais prendre l'initiative instituante , l'IRAE, Institut de Recherche/ Animation Expression. .

Cette année 1972 a été pour moi, une année fastueuse, de grande expansion. Affective et intellectuelle. De grande angoisse aussi. Dans le même temps, j'engageai ma première expérience professionnelle d'animateur/thérapeute dans l'hôpital de jour Wilson à Bordeaux supervisée par Jean Broustra; j'inaugurais ma collaboration avec Max Pagès; et j'allais recevoir en dividende de cette collaboration naissante, la première demande de psychothérapie individuelle à laquelle j'ai eu à faire face.

Cette synthèse "Dynamique de groupe/Expression créatrice" et la mise en travail des modèles psycho-sociologiques d'inspiration rogérienne a bien été le fruit singulier de mon initiative fondatrice, et j'en ai scellé l'acte de naissance en faisant appel d'offre à mes deux futurs compères, Robine et Broustra, en créant avec eux l'institution qui allait en devenir, pour une première tranche aventurière de mon existence, le cadre de développement : l'IRAE,

L'aventure de l'IRAE

Pour ma première tentative instituante (finalement avortée) de création d'une plate-forme associative autour du signifiant Expression, j'avais co-opté :

  • Le docteur Pierre Lafforgue, psycho-analyste bordelais que j'avais rencontré lors d'un Atelier à Paris dirigé par le metteur en scène américain Bob Wilson. Nous avions fortement sympathisé, et cette rencontre m'avait paru pouvoir s'ouvrir à une association que j'appelais de mes vœux, et dont nous avions convenu de la création. Et puis , le soir de la réunion constituante de l'IRAE ( première mouture : Institut de Recherche sur les Activités d'Expression), il n'est tout simplement pas venu.
  • Et Marc Guiraud, qui déclina mon invitation, parce qu' il était lui-même engagé à l'époque avec Jean-Marie Robine dans la tentative de mise en place d'une autre Association - "Ponctuation" - et qu'il avait choisi de se tourner vers les miroitements du Mouvement du Potentiel Humain où commençait à se répandre la Gestalt-thérapie naissante et la Bio-énergie à la bordelaise.

Mon projet ayant tourné court, je me suis tourné vers de nouveaux partenaires. J'ai fait part de mon projet d'abord à Jean-Marie Robine.
Je devais à Jean-Marie:

  • d'avoir été introduit en 1969 auprès du GREC, le Groupe de Recherche en Expression Corporelle de Toulouse, créé par Jean Bernard Bonange qui allait jouer un rôle très important dans ma vie d'amitié et dans ma convocation comme écrituriste/théoricien;
  • d'avoir eu mon premier client comme psycho-sociologue clinicien (un groupe de scouts catholiques);
  • et d'avoir fait la rencontre directe de Max Pagès dans le séminaire organisé en 1971 par Jean-Marie (qui avait créé et dirigeait le très soixante-huitard "Collège Régional de Psychologie Clinique" (CRUPC) séminaire sur "La relation d'aide" que Pagès vint faire à Bordeaux, dont j'évoquais tout à l'heure le rôle de catalyseur de ma vocation.

Je demandais également à Jean Broustra (qui était alors mon patron direct et le superviseur de notre équipe d'Ateliers à l'hôpital de jour Wilson à Bordeaux). d'être membre constituant de l'IRAE. Je l'avais rencontré au printemps 1972 comme faisant offre auprès de l'Association Girondine d'Education Créatrice (d'obédience Sternienne stricte) - dont je me trouvais être cette année-là le Président - d'ouvrir des Ateliers d'Expression dans l'espace de soin qu'ils étaient en train de créer avec le Dr Demangeat, l'hôpital de jour Wilson à Bordeux.

C'est à cette occasion que j'ai pris, avec enthousiasme, le risque d'expérimenter la première mise en œuvre clinique d'un Atelier d'Expression à visée thérapeutique construit sur le principe de synthèse "Dynamique de groupe/Expression médiatisée". Je mettais en place ce qui s'appela alors seulement "Atelier d'Expression" qui était le début de la construction de ce qui allait devenir en 1976 l' Atelier Thérapeutique d'Expression Polyvalent, créé à l'Asile Psychiatrique Château PICON de Bordeaux, à nouveau à l'initiative institutionnelle invitante de Jean Broustra, dont il conduisait avec nous la supervision. Atelier Polyvalent que je nommai explicitement "CORPS et PAROLE". Un lien d'amitié se développa entre nous qui ne s'est jamais démenti par la suite, même si à certains moments de profondes crises l'ont traversé et nourri.

C'est également en 1972 , à la suite de la déflagration dont je viens de parler lors de ma participation au séminaire de Max Pagès, que j'ai créé mon premier "Séminaire d'Expression". Je m'étais imposé à moi-même cette épreuve initiatique. J'en faisais un challenge personnel et un préalable, consécutifs à l'offre que Max Pagès me fit de travailler avec lui dans le cadre de son équipe des jeunes psycho-sociologues européens. Comme s'il avait fallu que je fasse mes preuves avant d'oser répondre à cette invitation qui me comblait.

Le terme "Séminaire d'Expression" n'existait pas encore dans les techniques de groupe (thérapeutiques et autres), ni l'appellation "Ateliers" que j'ai reprise plus tard des workshop anglo-saxons dont j'ai découvert l'existence auprès des américains bio-énergéticiens qui faisaient partie du Laboratoire de Changement Social. Ce terme, "Atelier", que nous avons lancé sur le marché de la formation avec l'IRAE, est devenu un générique à tout faire et n'importe quoi dans le domaine de la formation permanente pour désigner toutes sortes d'activités d'enseignement autoritaire et de psycho-manipulations

On peut donc comprendre la réaction qui est la mienne lorsque je lis dans l'ouvrage déjà évoqué de Jean Pierre Klein, le pape français de l'arthérapie, que la paternité de la mouvance "Expression" dans les pratiques de groupes analytiques revient à Max Pagès et à Arno Stern (c'est une des multiples âneries que l'on peut lire dans son "Que sais-je"). Ni le terme, ni la méthodologie n'existaient, avant que nous ne les développions au sein de cette première Association que je fondais avec Broustra et Robine.

Honoré Grissë : Il semble très important pour vous que l'on reconnaisse votre paternité ?

Guy Lafargue : Tout à fait. Cela ne signifie pas du tout que je ne me reconnaisse pas moi-même d'origine. Les seules influences déterminantes sur ma formation de praticien et de penseur d'une discipline que je considère avoir créée - l'Expression Créatrice Analytique - celles qui m'ont vraiment marqué, sont celles de l'esthétique surréaliste, de la pensée pédagogique d'Arno Stern et de celle de Carl Rogers via Max Pagès qui a été pour moi un initiateur du passage à l'acte beaucoup plus qu'un maître. Max Pagès s'affirmait à l'époque comme psycho-sociologue, et ses filiations et références contradictoires et conflictuelles étaient centrées sur les altercations Freud/Reich/Rogers, auxquelles il consacrait beaucoup d'énergie théorique, en particulier pendant cette période où il a été très relié à mon propre réseau affectif, dont il ne dit rien dans son ouvrage le plus vivant "Le travail amoureux" (Dunod, 1975) qui porte sur cette période féconde.

Par la suite, au sein de l'IRAE, entre 1981 et 1983 nos centrations respectives sur nos aires idéologiques se sont affermies. Jean-Marie Robine, également membre sporadique du Laboratoire de Changement Social où il exprimait là-bas un désaccord profond sur la radicalité de ma démarche, s'est entièrement voué à la Gestalt-Thérapie ; Jean Broustra s'est consacré à la mise en place et au développement de son service de psychiatrie de Libourne dont il a créé entièrement la structure autour des Ateliers d'Expression. Et moi, dans un état de crise profonde et de véritable solitude, j'ai trouvé/créé à ce moment-là le signifiant ART CRU (en 1984) autour duquel j'ai condensé une vision d'ensemble à la fois institutionnelle, culturelle, thérapeutique et théorique.

Voilà, je constate qu'en ce moment, j'ai de nouveau besoin d'exprimer cela, de rétablir ce qui a été le fonctionnement de l'histoire et de ma contribution personnelle à ce champ, qui explique aussi le point à partir duquel je réfléchis. Ma propre histoire ne passe pas par la tradition de la psychiatrie, même institutionnelle, ni par celle la psycho-analyse et de ses variantes, même si actuellement je me déporte volontiers et avec beaucoup de profit dans la culture lacanienne. Cela me stimule et me nourrit.

Honoré Grissë : En quelque sorte, dans ce domaine particulier de l'expérience créatrice vous revendiquez une position de fondateur... quelque peu auto-didacte...

Guy Lafargue : Oui, et même si on ne s'enfante jamais entièrement soi-même, il y a des fois où on est obligé de s'accoucher seul. Ma filiation à moi est essentiellement nourrie à la psycho-sociologie clinique Rogerienne et à l'esthétique Sternienne, dont j'ai noué les extrémités, définissant un nouveau champ: celui des Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques. Et depuis cet avènement, je me suis laissé désordonner par d'autres travaux, essentiellement de Winnicott, Piéra Aulagnier, Mélanie Klein, et, aujourd'hui, une pénétration dans la constellation Lacan, je dois dire assez ludique.

Contingence ou nécessité de la Parole

Si j'ai cru utile ce long détour biographique, c'est parce que la dimension analytique dans les types d'Ateliers que j'ai créés (ce sont certainement mes objets de création les plus aboutis), et dans les groupes que j'ai animés depuis 1975 (plusieurs centaines) s'est expressément focalisée autour du travail de la verbalisation : de sa nécessité ou non, de la place à lui accorder, de sa fonction...Tout cela ne s'est pas fait du jour au lendemain, et il m'a fallu beaucoup de temps pour assumer mon identification massive à la façon dont Max Pagès conduisait le travail de groupe et le travail analytique, dans lesquels il avait un grand charisme personnel. Et le paradoxe de l'identification à cet homme, c'est qu'il récusait toute allégeance, il n'aimait pas du tout la dépendance qu'il recherchait et provoquait de façon massive. Il fallait se débrouiller avec ça. Ça tombait bien pour un réfractaire comme moi. D'autant plus que dans cette période où j'ai travaillé en co-animation avec lui, il arrivait quelques fois qu'il traverse des crises régressives pour lesquelles il n'hésitait pas à me demander mon aide. C'était un comble... quelque chose de très formateur, où il me fallait inopinément faire face à des situations de détresse, d'urgence émotionnelle, de manière à la fois autonome et solidaire. Et cela fonctionnait bien.

J'admirais beaucoup le travail qu'il accomplissait dans l'après-coup de ces fractures émotionnelles qui traversaient les groupes avec la parole des participants, avec la notre aussi. C'était une invitation à revisiter les moments vécus, et à tenter d'articuler ces remémorations à chaud avec des hypothèses sur lesquelles il continuait son travail de théoricien. Il se servait beaucoup des groupes (et de ses "jeunes" collaborateurs élus), pour évaluer ses hypothèses de travail. Il nous communiquait ensuite ses articles, ses réflexions en gestation, pour alimenter son travail universitaire personnel de nos remarques, de nos corrections. Lui qui répugnait beaucoup à toute dépendance envers lui en exprimait une sans vergogne à notre égard.

C'est dans ce climat d'ouverture, de provocation, de tension vers une certaine forme d'absolu que je me suis immergé entre 1972 et 1981 et qui a sûrement inscrit en moi une marque profonde dans ma façon d'affronter les groupes de formation qui sont devenus ensuite le lieu central de mon activité instituante et de mon expérience professionnelle. Aux prises avec mon propre espace professionnel, je n'ai plus eu de lien actif avec le L.C.S. à partir de 1982. Seulement des contacts sporadiques avec Max Pagès à l'occasion de la sortie de ses bouquins ou des colloques où nous l'invitions.

C'est donc à partir de ce brûlot - l'IRAE - qui vécut de 1975 à 1983, que mes associés, qui n'étaient pas du tout chauds pour me donner carte blanche pour développer mon "espace potentiel", provoquèrent, à mon corps défendant, une crise institutionnelle mortelle à notre cohésion. Et c'est à partir de sa métamorphe libertaire des "Ateliers de l'Art CRU" (en 1984) qu'entre désir et réalité je me suis inauguralement autorisé de moi-même. Ce n'est que lorsque l'infrastructure de mon objet social a été bien rodée et économiquement opératoire que j'ai accepté de renouer, en 1988 et à son initiative, avec Jean Broustra dont l'attache ambivalente à l'Expression était restée puissante, que l'aventure allait rebondir en 1992 en une nouvelle Association.

L'avènement du CRU

L'appellation "Art CRU", créé en 1984 à Auch dans le Gers (où je m'étais expatrié), allait fonctionner comme signifiant institutionnel fondateur, au sein d'une nouvelle Association, Les ATELIERS DE L'ART CRU, transférée en 1987 à MONTETON dans le Lot-et-Garonne, où je commençais à faire fonctionner mon centre de formation et créais l'ART CRU MUSÉUM.

Elle fût recomposée en 1992, cette fois-ci à Bordeaux, dans le cadre somptuaire de l'Espace/Création CHANTECRIS sous le sigle de l'ADAEC Art Cru - Association pour le Développement des Ateliers d'Expression Créatrice Art Cru - aux prises avec un nouveau brassage d'identifications surgies des co-optations nées à l'intérieur de nos aires de fonctionnement, dont le champ et les activités se sont diversifiées : Revue, Recherche et confrontations cliniques, Collection muséographique, Unités de Recherche/Action et Centre de formation, dont j'ai construit l'organigramme.

Honoré Grissë : En quelque sorte, une institution comme parole ?... comme mise en forme de signifiants partagés ?

Guy Lafargue : Oui...tout à fait. Et un de mes actes fondateurs, probablement le plus important, a été la rédaction, à partir de 1985, de la charte des Ateliers de l'Art CRU dans laquelle j'ai mis beaucoup d'énergie à cerner les valeurs fondatrices.

Certaines de mes propositions initiales ont par la suite été enrichies, corrigées ou modulées par Jean Broustra, et c'est sur un plein accord entre nous que la charte a été définitivement adoptée comme base de l'adhérence à l'institution . Sa principale force est de dire clairement quel modèle de pratiques sociales et analytiques nous avons choisi de mettre en œuvre; et de nous permettre d'être perçus dans notre singularité en regard d'autres pratiques, en particulier de celles qui se modélisent sous le nom d'art-thérapie, qui fonctionnent sur des bases auxquelles nous n'adhérons pas, et que d'une certaine façon nous combattons.

En particulier nous avons pris beaucoup de soin à expliciter ce qu'il en est de la place de la parole dans le cadre de l'Atelier où s'inscrit précisément notre tension vers le thérapeutique. Deux paragraphes de la Charte sont consacrés à cette spécification :

  • L'écoute et l'interaction "non-directive" des énonciations verbales des participants pendant le travail ; et l'accompagnement des émergences émotionnelles et affectives spontanées qui jalonnent toute expérience créatrice authentique.
  • L'instauration dans le dispositif des séances d'un lieu et d'un temps consacrés à la métacommunication sur les processus affectifs, psychiques et émotionnels co-extensifs au travail de la création, en quoi se signifie l'importance d'une prise de conscience et d'une possible dimension thérapeutiq ue."

Spontanéité de l'expérience créatrice, centration de l'attention et de l'écoute de l'animateur sur la personne et sur le groupe, détoxication de l'imprégnation culturelle aux modèles de l'enseignement et de l'art, mobilisation de la métacommunication sur l'expérience vécue, sont les bases syntoniques de l'animation des Ateliers d'Expression Créatrice métabolisées dans le concept d'Art CRU .

C'est à cet exercice que nous engageons et que nous formons les futurs animateurs d'Ateliers. Et non à une quelconque récupération psychiatrique ou psycho-pathologique de l'art dans un projet arthérapique qui reste peu ou prou dans l'orbite de ce qu'on appelait il n'y a guère les thérapies occupationnelles ou l'ergothérapie, institutions qui ont eu leur légitimité historique et qui laissent la place aujourd'hui aux offensives d'inspiration comportementaliste de l'arthopédie comme étayage du recyclage biologique des maladies prétendues mentales.

Expression et Parole

Honoré Grissë : Donc, vous signifiez ce qui vous spécifie aussi bien par rapport aux approches pédagogiques dont Arno Stern constitue la référence centrale, que des approches classiques de la psychothérapie circonscrites à la parole verbale, que des approches comme vous dites "arthopédiques". Et d'une certaine façon, c'est dans votre praxis de la Parole, entendue au double plan de l'expérience créatrice et du travail analytique, qui constitue votre différence la plus significative ?

Guy Lafargue : Oui. Dans notre propos pour ces Journées d'Etude, ce qui me mobilise, ce sont ces deux dimensions de la Parole:

  • Celle dont il est question en tant qu'acte de création, de "genèse", d'engendrement du Soi qui se réalise dans le travail de mise en forme des matières.
  • Et celle qui se réalise dans l'en-dire (les effets de la parole...) et dans les efférences analytiques auxquelles cet en-dire donne prise.

Dans ce double mouvement de l'expression s'articulent : les émergences de l'expérience affective dans la formulation créatrice - ce que Jacques Lacan a appelé " les signifiants" et que, pour ce qui me concerne, j'appelle le CRU - et les effets de Parole (ou de sidération) déclenchés par ces émergences signifiantes sur les protagonistes de la situation : le sujet, les autres personnes, le groupe, l'animateur.

A elle-seule, la question de la Parole réveille toute une gamme d'interrogations passionnantes pour des personnes qui s'occupent de la santé affective de leur prochain :

  • La question des facteurs opérants dans le processus thérapeutique :notamment quant à l'efficacité du dire
  • La Forme créatrice comme Parole, comme effraction de la résistance
  • La question de l'aveu et de la culpabilité
  • La construction de la vérité

Les facteurs opérants du changement
dans l'expérience analytique

J'ai mis près de trente ans, après le diplôme me consacrant psychopathologue à commencer un véritable travail de découverte, de connaissance et d'analyse des textes freudiens. Je dois dire que je m'en félicite (d'avoir attendu). Certes, j'avais lu comme tout le monde sur les bancs de Psycho "L'interprétation des rêves", "Les trois essais sur la théorie de la sexualité", et "Le malaise dans la civilisation", sans en comprendre grand chose qui ait du sens.

En 1966, je m'étais amarré à Carl Rogers, puis, vers les années 85, à Winnicott, Searles (vers 1988), Mélanie Klein (vers 1992), un peu d'Aulagnier, auteurs qui, jusqu'ici, m'avaient bien étayé dans mon parcours solitaire.

Et puis, depuis l'automne dernier, à la suite de ma relecture du livre de Françoise Dolto -"L'image inconsciente du corps" - qui m'a séduit en profondeur, je me suis mis à lire le "Jacques Lacan", et "L'histoire de la psychanalyse en France", deux des trois grosses opérations EMMAÜS d'Elizabeth Roudinesco, travail dont je dois dire que j'ai été ébloui (malgré son érudition) et dont je suis foncièrement incompétent à juger l'authenticité (je fais confiance).

Roudinesco a pris pour parti de faire le nettoyage dans les écuries de la psycho-analyse ; de ressortir les cacas de dessous les commodes et de derrière les radiateurs où ils avaient été planqués par les ancêtres et par leur filiature. Elle a probablement réglé là un certain nombre de compte avec La Famille. Je dois dire que grâce à ce livre, mes préjugés sur Jacques Lacan ont volé en éclat. Ce qui semblera un petit peu paradoxal, vu la causticité œdipienne du regard porté par Roudinesco sur le bonhomme, et sur certains aspects assez tordus du personnage.

Cette saga m'aura fait découvrir quelques unes des choses croustillantes, bien censurées par le corpus psychanalyticus , dont j'étais loin d'imaginer la duplicité, la fourberie, notamment sur la façon dont les intellectuels du début du freudisme avaient complètement dénié et détourné la dimension subversive de la formulation freudienne de la question sexuelle pour traiter dans l'ombre de leurs petites ou grosses histoires de cul, de notoriété et de fric; ou de collusion avec les pouvoirs hitlerien et stalinien.

Dans l'après-coup du regard que je porte aujourd'hui sur ce temps où j'épanouissais naïvement ma vision personnelle du monde obscur de la psychothérapie, j'ai le sentiment que ma résistance à me laisser endoctriner par la normalisation psycho-analytique qui avait cours en ces années-là, en particulier de la part de l'intégrisme post-lacanien conquérant, m'a essentiellement permis d'élaborer la donne affective et idéologique dans laquelle me conduisaient mes prises de risque personnelles comme psychothérapeute et comme créateur. Et puis, plus tard, comme "manager" d'une superbe institution composée de déviants des champs éducatif et psychiatrique (en particulier de Jean Broustra, dont j'ai accepté pendant longtemps qu'il joue auprès de moi le rôle ambigu de critique), tous amis qui trouvAIent quelque satisfaction dans mon leadership institutionnel, (bien fragile), et quelque plaisir limite (ambivalent) à mes impertinences épistémologiques.

J'ai aujourd'hui le sentiment que je peux rencontrer et regarder, voir, la métapsychologie freudienne d'un point de vue analytique fondé sur mes propres expériences et élaborations dans le champ spécifique de l'expérience créatrice. Depuis trente ans, mon écriture théorique m'accompagne fidèlement. J'ai construit un lieu/observatoire (théorie, étymologiquement, signifie "observer"), qui me permet de profiter, sans plus aucune ambivalence, de celles des constructions de la psycho-analyse dont j'ai l'intuition qu'elles s'affirment à l'épreuve de mon expérience de psychothérapeute, et débattre des autres qui, dans ma propre expérience d'analyste non-psycho-analyste, me paraissent réductrices ou perverses. Je ne suis pas un homme d'École. Je n'ai pas ce type d'ambition ecclésiastique qui semble tellement passionnelle chez Freud (cela se comprend) et encore plus chez Jacques Lacan.

ROGERS/LACAN
Même combat ?

Tout ce préambule pour dire que, sur cette question fondamentale de la Parole, je perçois aujourd'hui deux grandes directions de la pensée analytique, que je vais tenter de radicaliser quelque peu, tout en sachant que les radicalités, comme les dessous de commodes, servent toujours un peu à cacher quelque chose :

  • Celle qui est écrite dans la langue de la métapsychologie freudienne /lacanienne.
  • Celle qui s'inscrit dans le courant existentiel représenté de manière fondatrice pour moi par les travaux de Carl Rogers sur la "Person Centered Thérapy", inauguralement baptisée "Non-Directivité", et développée en France sous cette appellation à partir de 1966.

Toutes deux inscrites de façon nécessaire comme travail avec le verbe.

Ce que je découvre aujourd'hui des modes structuraux spécifiques à chacune de ces deux formulations théoriques, c'est que ce sont deux attitudes de recherche et d'élaboration foncièrement hétérogènes vis à vis d'un champ commun de préoccupation : celui de la relation analytique/thérapeutique. Il s'agit de deux points de vue techniques bien distincts et à certain égard antagonistes, à partir desquels s'exerce le regard, la direction du regard, et l'Objet-Théorie lui-même investi par la préoccupation des deux fondateurs.

Honoré Grissë : Pris dans la même fascination de comprendre comment le sujet humain peut modifier son destin par le jeu de la parole, Freud et Carl Rogers ne pratiquent pas la théorie dans le même plan ?

Guy Lafargue : Ce ne sont pas du tout les mêmes univers d'élaboration. Pris dans le scientisme romantique de la fin du 19°siècle, Freud est attaché à une construction explicative totalisante des phénomènes humains, à la fois projection et étayage, à la fois portée par et porteuse de la métapsychologie, liée à cette invention structurale majeure de l'écoute psycho-analytique et de son dispositif prothétique divan/fauteuil. Carl Rogers, homme du 20ème siècle quant à lui, est entièrement occupé, à partir de son expérience clinique de thérapeute, à l'étude scientifiquement étayée, du fonctionnement structural de la communication verbale dans la relation intersubjective.

Les pères de la psycho-analyse étaient enchaînés à la fixation et à la transmission d'un savoir pris dans l'idéalité scientiste du temps, très clairement attachés à expliquer le fonctionnement des faits de manière à les caler dans la pensée scientifique globalisante et causaliste de l'époque.

Le père de la non-directivité, lui, était attaché à transmettre un mode d'expérience du lien de parole entre deux personnes. La psycho-analyse aussi, à certains égards, mais les modalités de ce lien, la psycho-sociologie de ce mode de communication-là, ne tient guère de place dans la problématique de la validation du caractère opérant de la structure de communication. Où trouve-t-on des textes littéraux d'échanges psychanalyste-analysant pendant les séances de psycho-analyse ? Quels psycho-analystes ont soumis leurs propres énoncés dans la séance à un décryptage structural fondé sur l'analyse des effets de leur contenus de parole sur le sujet ?

Freud et Lacan élaborent un système de pensée centré sur la formation d'une métapsychologie, Carl Rogers élabore une théorie de l'action. Il lance une invitation à réfléchir sur les conditions de l'opérativité de la communication compréhensive verbale dans le lien d'écoute centré sur la personne.

Les fondateurs de la psycho-analyse sont plongés dans un voyage sciento/philosophique alors que la recherche du fondateur de la Non-Directivité est entièrement tournée vers la validation des facteurs opérants dans le processus de l'expression du client, dans la communication et la relation thérapeutique.

Là où la psycho-analyse tente d'élaborer un corpus exhaustif de connaissances sur le fonctionnement psychique, savoir qui aboutit aujourd'hui à ce pavé de littérature psy, le "Dictionnaire de la Psychanalyse" de Roudinesco, Carl Rogers dessine un humanisme.

Là où Jacques Lacan s'abîme dans la fascination du lien pédagogique et prophétise un savoir insu et déjà constitué devant un parterre de grosses têtes universitaires, Carl Rogers vient expliquer que le savoir ne sert à rien, et que l'enseignement magistral est nuisible à la construction de la connaissance.

D'un coté une fulgurance poétique et théâtrale, de l'autre une force humble et à certains égards quasi monastique.

Là où le maître, Freud aussi bien que son rejeton idéaliste, agissent pour se constituer une lignée dont ils s'acharnent à réclamer une subordination sans faille et tellement illusoire, Carl Rogers vient faire éclater le jeu des dépendances aux figures idéalisées.

Là où Freud, comme Jacques Lacan, se diffusent au moyen d'une administration bureaucratique (IPA/SPP/CF/CCCF, etc...), Carl Rogers se répand par contagion.

Là où les chefs/pères auto-enfantés de leur propre psyché (l'auto-analyse de l'un et l'invocation prophétique de l'autre) créent des institutions autoritaires, normatives, en perpétuelle effervescence auto-destructrices, meurtrières, Carl Rogers développe une structure identificatoire libertaire.

Il semble qu'au centre de sa tension heuristique, la psycho-analyse tricote un point de vue épistémologique, philosophique, éthique, métapsychologique, méthodologique essentiellement centré sur les rapports philosophiques de la pensée à l'"être-au-monde". La lecture des actes millériens du séminaire de Jacques Lacan montre à l'évidence, que celui-ci, dans sa furie identificatoire à Freud, auto-proclamé fondateur de l'invention freudienne (ce que Freud a inventé, Jacques Lacan le fonde) renforce cette tendance prononcée de Freud.

Point de vue soutenable, bien entendu, mais à propos duquel on peut se demander à certains moments ce que devient la préoccupation analytique et thérapeutique concrètes, celle qui s'occupe de travailler dans la masse affective ordina ire, dans la souffrance et dans l'éprouvé affectif de la mort; qui donne le sentiment d'avoir été versée une fois pour toutes dans le fossé des querelles métapsychologiques et de la guérilla des Écoles. Le point de vue de Roudinesco sur la question est sans appel : vers la fin de sa vie, Freud, tout entier attelé à la tâche surmoïque de boucler la connaissance universelle, affichait un complet scepticisme et désintérêt quant à l'opérativité de la psycho-analyse (voir à ce sujet le Dictionnaire de la psychanalyse à l'article "inconscient", et "L'histoire de la psychanalyse en France").

Cela n'a pas empêché le développement d'authentiques récits analytiques, mais à ma connaissance, chez ces thérapeutes psycho-analystes qui ont joué le jeu de l'aveu clinique - pour lesquels (lesquelles) j'ai beaucoup de déférence et d'admiration - on ne trouve guère d'interrogation soutenue sur les facteurs opérants du succès analytique lorsqu'il est au rendez-vous. Lorsque dans son séminaire sur les "Écrits techniques de Freud", Jacques Lacan donne la Parole à Rosine Lefort et à ce récit fantastique de la façon dont cette femme se confronte à la violence affective et corporelle d'un enfant muré dans le silence et l'instrumentalisation de son environnement humain, celle-ci s'attache à dire les choses de la théorie lacanienne pour laquelle elle est convoquée, mais le récit laisse dans l'ombre le comment, la façon dont les interactions physiques entre elle et l'enfant se produisent dans le détail, ces échanges qui sont le lieu d'expression des signifiants, celui où les attaques affectives viennent faire sens dans le miroir corporel de la thérapeute. Elle reste abstraite quant aux communications de corps. C'est à peine évoqué. On peut deviner qu'elle le tient sur ses genoux, contre son corps, qu'elle se bat peut-être avec lui, mais tout cela, qui est central dans le plan d'échange affectif où se constitue l'être-au-monde, est à peine allusé, tout de suite ramené à ce qui de la théorie des signifiants et de l'interprétation est au devant de la scène. C'est fort dommage. La technique et le drame concret de la relation analytique est arraisonné par l'observance de la Règle et l'omerta sur l'affect.

Et quand sur le devant de la scène, les théoriciens fondateurs de la psycho-analyse et leurs successeurs se placent sous la bannière de l'intégrité spirituelle, dans les coulisses, c'est le désordre idéologique, la préséance protocolaire de l'Ordre institutionnel et la rivalité spéculative qui mènent le jeu.

Le mode d'élaboration de Carl Rogers, lui, répond plutôt à la question du "Comment ?". Toutes les biographies de Carl Rogers (Max Pagès : "L'orientation non-directive en psychothérapie et en psychologie sociale" 1966, Dunod Ed; "Présence de Carl Rogers", André de Péretti, 1997, Éres Ed.) mettent en évidence ces deux traits de sa personnalité : le caractère méthodique et non-passionnel de l'investigation scientifique, le caractère libertaire de sa relation à la transmission de la connaissance. Et je dois redire combien cette rencontre de l'expérience rogerienne à véritablement déclenché chez moi un choc affectif/cognitif qui a actualisé mon destin en direction de l'expérience créatrice à laquelle je n'avais à-priori en rien été préparé.

Honoré Grissë : Dans votre analyse des origines, il semble que vous soulignez la dimension antagoniste de ces deux modes d'approche du lien analytique, plutôt que leur possible synergie et rapport dialectique

Guy Lafargue : C'est vrai que pour l'instant je me sens clivé entre ces deux forces. J'ai besoin d'en éprouver les dimensions conflictuelles, tout en pressentant, dans les invocations lacaniennes, que sur cette question de la parole, il y a un point d'ancrage solide pour notre praxis dans les Ateliers d'Expression Créatrice; que certains des points de vue que Lacan énonce débordent largement la seule question de la parole verbale; qu'il y a des passerelles solides avec les intuitions fondamentales de Carl Rogers.

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Il y a quelques mois, au printemps 1997 j'ai ressorti ce texte baroque et émouvant par son scientisme romantique qui s'appelle "L'interprétation des rêves" de Sigmund Freud, et, pour la première fois, il y a un fragment de texte qui m'a, comme on dit, "sauté à la gueule". Cela concernait les termes " représentation de mot". Je n'avais jamais flashé sur ce truc-là. La question du langage, jusque-là, ça m'était resté un domaine étranger. Je pouvais le manier avec jubilation, en particulier dans l'écriture poétique - qui est un avatar de la pensée infantile - mais jamais je n'avais fait la conjonction. Jamais je n'avais percuté le mot comme représentation. Je m'étais arrêté, dans ma randonnée théorique, à l'Objet transitionnel, au passage du Réel à l'Imaginaire (terminologie à laquelle je ne comprenais rien non plus, jusqu'à cet automne généreux de 1996 où j'ai fait, me semble-t-il, le passage dans mon propre process de pensée (il n'est jamais trop tard).

Et je découvre, à l'instant où je vous parle, qu'au fond, l'expérience poétique, accomplit pour l'enfant la fonction "transitionnelle" de passage de la pensée imaginaire à la pensée symbolique. Je découvre qu'il y avait un trou dans la théorie. Dans son livre "Jeu et réalité", l'élaboration de Winnicott s'est arrêtée au processus de passage du Réel à l'Imaginaire, de la pensée concrète à la pensée en images; il s'est fixée sur le Doudou comme interface entre Réel et Imaginaire, et il a laissé tomber la question subsidiaire du passage de l'Imaginaire au Symbolique. Je propose d'ajouter un chapitre sur la Poésie et le Conte comme fonction, comme "pensée transitionnelle" entre l'Imaginaire et le Symbolique.

En fait, on pourrait tout à fait considérer qu'il y a trois étapes dans la construction de l'expérience psychique :

  • La pensée hallucinatoire - qui serait ce que Jacques Lacan appelle le Réel, que Piéra Aulagnier appelle l'Originaire, et que moi j'appelle le CRU : pensée syncrétique, sensuelle/sensorielle/phantasmatique, qui fraye le passage de la vie fœtale (an-objectale) à l'expérience néo-natale (coextensive aux premiers investissements d'objet), à forte composante syncrétique, magique; et dont à certains égards on pourrait dire qu'elle est restée prégnante chez les artistes plasticiens et les musiciens.
  • La pensée imageante - l'Imaginaire selon Jacques Lacan - que l'on appelle ordinairement l'imagination, prototypique chez les poètes.
  • La pensée abstraite - le Symbolique selon Jacques Lacan - qui marque le primat des mots sur l'image et sur la sensation.

Et l'on accorderait une particulière attention aux deux moments charnière de passage, de transition entre ces modalités et ces aires de représentation (et pas seulement à celui du Doudou) qui complètent et élargissent la théorie des phénomènes transitionnels à celle de l'Objet Poétique qui assure, dans l'expérience psychique, le passage de la pensée en image à la pensée en mots. L'univers du conte et du merveilleux en est une preuve convaincante qui assure peut-être fondamentalement cette fonction transitive d'assomption de l'Imaginaire vers le Symbolique, et non de façon prévalente d'abord celle de greffe symbolique qui lui est généralement attribuée depuis BETTLEHEIM. Et que c'est de cela d'abord dont l'enfant jouit à l'écoute de cette parole par ailleurs saturée des signifiants qui l'animent. La jubilation de l'enfant à recevoir cette parole des contes est peut-être d'abord, avant même cette fonction contra-phobique qu'on lui prête du coté de la métapsychologie, foncièrement tonique et liée à l'éprouvé de sa compétence humaine, à cette humanisation conquise vers le Symbolique, dont parle si judicieusement Françoise Dolto, et par là-même constructive de Sens.

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Donc, au début était la Chose, puis est venue l'image de la Chose, et enfin le verbe comme image de l'image de la Chose. Et le verbe représente, en son essence même, l'ensemble du fonctionnement du monde. Le fait qu'il s'agisse d'une pure illusion n'enlève rien à l'affaire. L'organisation des mots est le reflet terminal de l'organisation du monde dans l'espace affectif et mental du sujet, qui ramasse dans son jeu l'originaire (le réel), l'image (la symbolisation) et les mots (l'abstract symbolique). Cela n'accorde à mes yeux aucun privilège de droit, aucune suprématie au mot, qui n'existe qu'au travers de la faillite instinctuelle propre aux humains.

A l'exact inverse de la formule lacanienne, c'est le langage qui est structuré comme l'inconscient. Littéralement, c'est le langage qui crée l'inconscient. Jean Didier Vincent affirme l'hypothèse d'un instinct langagier, d'une organisation génétique de la grammaire...de quoi rendre moroses les linguistes... Il pose d'ailleurs dans ce livre bien curieux (La Chair et le Diable) tout un ensemble d'hypothèses qui étayent sérieusement certains de mes points de vue sur l'expérience psychique comme idéation (récusée par Freud), sur l'évolution génétique représentée comme un ensemble de ratés (" L'homme ne serait qu'un vieux singe resté en enfance"); sur le cortex associatif comme lieu virtuel d'élaboration des synthèses psychiques. Moi j'ai désigné depuis bien longtemps ce phénomène par les termes de dégénérescence adaptative, voulant signifier par là le caractère anthropomorphique de la conception de la phylogenèse humaine comme progression qualitative alors qu'il ne s'agirait en fait que d'un mouvement de déperdition de la puissance vitale inéluctablement menacée par le vieillissement et la mort ...la mort qui n'est rien d'autre que la fin du vivant, l'extinction pure et simple de toute énergie, qui brûle ses dernières cartouches dans cette invention dérisoire : le néo-cortex.... La métapsychologie a essayé de donner du corps à la fabulation romantique de la mort sous les hardes de Thanatos pour masquer cette réalité qui n'a rien de romantique comme quoi le vivant a une fin inéluctable. Thanatos, le miroir noir des petites et des grandes peurs.

Il y a là, chez Jean Didier Vincent, un renversement de la pensée qui vient même démentir la sacro-sainte loi du déterminisme comme quoi la fonction crée l'organe. Il montre que c'est le contraire qui s'est produit pour un certain nombre d'inventions biologiques : c'est l'organe qui a engendré la fonction, comme ces vieux savants fous qui découvrent l'invention géniale de leur vie à la suite d'un accident, d'un croc en jambe du Réel, d'un désordre incoercible de la pensée. Une trouvaille sans recherche. Quelque chose s'invite que l'on n'avait ni désiré, ni prévu. A la suite de Dieu-sait-quelle sorte de nécessité, de déficit ou d'entrave, le néo-cortex, cette excroissance, cette tumeur neuronique, se met à fabriquer de l'inhibition et des connexions réticulaires qui sous-produisent des images (Lascaux), des pensées, des mots (VILLON) ...et qui plus est, toujours dans le même ordre, de la grammaire....

La logique ne vient pas d'en haut, du soi-disant esprit, elle vient d'en bas, de notre invalidité foncière à la liberté...

Ma vision métaphysique à moi, c'est que dans le processus de dégénérescence adaptative qui frappe spécifiquement l'espèce devenue de ce fait humaine, notre organisme a "fabriqué" un néo-cortex destiné à faire face aux effets de la faillite instinctuelle, dont la fonction de représentation (traces investies d'affect) a été le prolongement, et dont la pensée symbolique est devenue, dans l'expérience mentale du sujet, l'abstraction de l'image, elle-même avatar du sens. A moins que ce ne soit le processus inverse, que ce soit cette tumeur néo-corticale qui ait détruit la programmation instinctuelle dont l'humain est le produit, avec l'irruption d'une nouvelle variable, d'une nouvelle tare : l'invention du temps et de la durée. J'interrogerai volontiers Jean Didier Vincent sur ce qu'il pense de ma théorie métabiologique.

Et, paradoxalement, dans ce conte à rebours vers le rien, la Parole est précisément ce par quoi l'humain échappe à l'emprise destructive de la temporalité. La Parole, en tant qu'elle est ce manifeste terminal de la structure, est fragment d'éternité, c'est à dire de l'expérience organismique totale (pour reprendre la terminologie Rogerienne) insaisissable autrement que par " ses effets sur le sujet en tant que le sujet est constitué des effets du signifiant " pour reprendre celle de Jacques Lacan.

Honoré Grissë : Pour vous, la pensée et l'expérience psychique sont une seule et même modalité efférente à l'expérience humaine, soumise aux aléas de l'histoire de la construction du sujet, dont la pensée en mot ne serait qu'une sorte d'hollogramme ? Au contraire, la Parole constituerait une sorte d'objectivation du Soi au centre des objets ?

Guy Lafargue : Oui...La question est de savoir, pour chaque être humain dans quelle soupe affective ont cuit ses mots. L'aventure des mots, telle que je la comprends, ça peut aussi bien stationner dans ce qu'on appelle la psychose (dans l'expérience affective adhésive) où les mots sont aussi terrifiants ou bornés que les choses originelles, chargés de dangerosité et d'hallucinations, où le verbe ne représente pas mais est la Chose visqueuse et chaotique, que vers le discours vide ou sursaturé d'insignifiance dans lequel le verbe n'a plus pour fonction que de masquer la béance du désir, comme dans le discours universitaire, ou la logorrhée associative.

En regard de ces deux impasses du désir : l'hallucination phonématique, où s'origine progressivement le Sens, et le discours savant où il s'anéantit, la Parole campe en face, au lieu de l'Autre comme dit Jacques Lacan, non domesticable, sauvage. Elle constitue le tremplin et l'axe de l'extériorité.

La Parole ne procède pas d'un mouvement dialectique ou de balancier, elle est constituante de la matière de l'être-au-monde. Elle est avènement. Elle est inaugurale, préalable à toute pensée. Mais, comme le reste, elle ne se peut saisir qu'au travers du mouvement de la pensée, c'est à dire comme poésie, comme création. Elle ne se réduit à rien de ce que l'on peut en dire, sinon, justement, qu'elle est la forme concrétisée de la structure (la structure qui est insaisissable à la perception). Et c'est par où elle nous intéresse avec vigueur dans l'expérience des Ateliers d'Expression Créatrice.

Ce dont il est exactement question dans le Jeu des Ateliers, c'est de la création par l'instituant d'un cadre conçu de telle façon que cet avènement, toujours magique, de la Parole y soit le centre de la préoccupation de l'animateur. Si l'expérience de la Parole est essentiellement une forme manifeste de la structure ("les effets du signifiant"), alors, on peut affirmer que le sujet y est constitué, et que l'expérience créatrice aussi bien que l'expérience analytique ont rempli leur fonction évènementielle.

L'épisode "Jacques Lacan"

Honoré Grissë : Je suis frappé, en vous écoutant, de la façon dont votre élaboration actuelle est en écoute profonde de celle de Jacques Lacan.

Guy Lafargue : C'est que, sur cette question de la Parole qui nous occupe, je ne peux faire abstraction de cette lecture très récente et bien opportune que je viens de faire : "Les écrits techniques de Freud". Dans ce bouquin superbe, Jacques Lacan dit un certain nombre de choses fort précieuses qui étayent de manière incisive la position que je tiens dans mon institution des Ateliers de l'art CRU (position en travail d'élaboration constant) sur deux points axiaux du cadre analytique des Ateliers d'Expression Créatrice:

  • L'acte de création comme Parole
  • La mise-en-tension de l'expérience vécue de la création vers la Parole.

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Je crois que je ne vais pas résister au plaisir d'un petit commentaire de texte synthétique des choses qui émergent pour moi dans ce discours superbement épicé de Jacques Lacan au sujet de la Parole, qu'il tient l'année universitaire suivant l'épitre aux romains de 1953.

Comme théâtre du Dire et de la Parole, on peut difficilement dénier à son Séminaire qu'il en constitue un modèle. Est-ce pour autant toujours Parole que ce dire ? Mon opinion est qu'il y a un certain nombre de ces dits qui percutent la pensée de plein fouet, et puis d'autres qui sèment l'embrouille et sentent le parti-pris (la part mépris) métapsychologique. Comme me le reprochent certains de mes détracteurs, j'ai un point de vue à moi, à partir de quoi je regarde, soupèse et tranche, parfois avec naïveté, mais c'est ainsi que ma pensée aime à avancer.

Je m'attacherai particulièrement ici aux dits qui concernent de près la problématique de la création comme Parole, et celle du temps de Parole que nous instituons dans notre praxis analytique des Ateliers. Nous verrons bien si je parviens à tenir ce challenge.

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Tout d'abord, Jacques Lacan rapporte de Freud quelque chose qui positionne l'intentionnalité psycho-analytique - cela est intéressant pour moi, praticien d'Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques - non du coté de l'"expression", mais du coté de la "révélation" : " Toute l'œuvre de Freud , dit-il, se déploie dans le sens de la révélation et non de l'expression. La révélation est le ressort dernier de ce que nous cherchons dans l'expérience analytique. " (Op.cit, p.58). Révélation signifiant ici "la mise à jour du secret le plus profond", ou encore "l'aveu de l'être" dont il précise que "c'est dans la mesure où il n'arrive pas à son terme que la parole se porte toute entière sur le versant où elle s'accroche à l'autre" (en l'occurrence à l'analyste).

Je prends acte.

Pour moi qui place l'expression comme opérat d'un possible analytique, je ne perçois pas de conflictualité intrinsèque entre ces deux dimensions. Pour moi, l'expérience de l'expression créatrice, dans le cadre analytique que j'institue, montre que l'expression est le processus par lequel se révèle le secret qui habite le sujet, quelle que soit la teneur de ce secret, et d'autant mieux que ce secret est ignoré du sujet. Le secret, c'est, me semble-t-il, ce que Jacques Lacan appelle "le signifiant". Et sur ce point qui s'y rattache, je suis entièrement d'accord avec Mélanie Klein lorsqu'elle dit que l'on doit toujours analyser l'angoisse la plus profonde et les résistances mobilisées contre elle. De ce point de vue, la conflictualité entre expression et révélation me paraît un peu opportuniste, défensive de l'appareillage technique de la cure et motivée par le besoin d'étayage de la position orthodoxe du psycho-analyste en regard de la Règle.

L'ouverture de l'expérience créatrice dans l'espace analytique met le sujet en demeure non seulement de connaître le caché, mais aussi de résoudre la peur de la souffrance qui empêche l'aveu (ce qui, selon moi, est la fonction fondamentale du cadre). L'aveu n'est pas intrinsèquement un processus de révélation, mais le processus lui-même de l'acte de parole, coextensif à ce qu'on appelle banalement le courage.

Il y a là, dans cette façon de contingenter ces deux plans de la révélation et de l'expression, quelque chose qui est inhérent au système de la métapsychologie et de ses choix structurels de circonscrire l'énonciation dans le mode verbal. Il y a là, selon moi un point aveugle de taille, un problème de fond, qui concerne les options idéologiques qui définissent la cure psycho-analytique comme enclos du process de révélation tel que le définit Jacques Lacan après Freud, ces dispositions qui aménagent la cure de manière à ce que ne s'y déploient pas un certain nombre de phénomènes affectifs et émotionnels et leurs effets de corps, de violence ou d'érotisation - bénéfice pour qui ? - qui consignent idéalement l'expérience analytique dans un plan qui tente de maintenir le sujet dans l'enclos symbolique et le prive d'aller vers un possible terme affectif où l'expérience pathogène reste active, temps préalable à toute construction dynamique. Comme une sorte de forclusion de l'acte intersubjectif dans la séance - jugé ici dangereux - par le recouvrement du dire.

Honoré Grissë : En quelque sorte, vous pensez que le caractère immuable de la structure de la cure-type constitue une défense de l'analyste contre les possibles dégâts de l'émergence affective brute dans la communication corporelle entre le client et l'analyste ... Et que l'expérience analytique s'enrichirait d'accepter le jeu de l'expression non-verbale et de la communication corporelle non-médiate...

Guy Lafargue : Exactement. C'est dans ce sens que mon travail d'élaboration sur l'Expérience créatrice au sein de la cure me conduit.

Honoré Grissë : Vous aviez commencé à explorer les dits de Jacques Lacan sur la Parole ...

Guy Lafargue : Oui . Je vais continuer mon exercice.

Je vais m'arrêter sur ce passage où Jacques Lacan dit que "la parole est médiation entre le sujet et l'autre, et elle implique la réalisation de l'autre dans la médiation même"; et ceci, " qu'un élément essentiel de la réalisation de l'autre est que la parole puisse nous unir à lui." Est-ce à dire que la fonction du "parler" serait d'abord, ou seulement, l'union-à-l'autre, et non plutôt, comme je le crois, celle de sa possible destruction - de l'@utre, de l'@utre en nous, en tant qu'il est le lieu de notre aliénation - opération qui nous permet de nous en séparer, c'est à dire de pouvoir exister en tant que sujet, en tant qu'@utre ? Serait-ce cela que Jacques Lacan appelle "la réalisation de l'autre" ?

La Parole, justement, est antagoniste aux formations de l'ego en tant qu'il est constitué des incorporations et introjects des paroles de l'@utre/originel. Elle naît lorsque les adhérences moïques cèdent. Jacques Lacan dit que "l'accroche à l'autre" se produit parce que "ce qui est poussé vers la parole n'y a pas accédé"; et que "si la parole fonctionne comme médiation, c'est de ne pas s'être accomplie comme révélation"(p.60). C'est le moment, ajoute-t-il, "de la résistance", corrélative "du moment où la parole de révélation ne se dit pas." Et il ajoute encore ceci que la résistance ( à la révélation) "s'incarne dans le système du moi et de l'autre", soulignant comme évidence que " le système du moi n'est pas concevable sans le système de l'autre. Le moi est référentiel de l'autre. Il en est corrélatif. Le niveau auquel l'autre est vécu situe exactement le niveau auquel, littéralement, le moi existe pour le sujet " (p.61). Le moi, c'est la structure de l'@utre dans le sujet.

Là j'ai l'impression d'une assiette bien garnie. Le Moi, la captation du Moi de l'analyste par le Moi de l'analysant et réciproquement, sont le lieu de la résistance au dévoilement du secret, à la formation de la Parole, justement, lorsqu'elle verse dans le fossé de la complaisance et de la séduction : vois comme mon cas est passionnant, vois comme je suis lucide... " Le discours du sujet, pour autant qu'il n'arrive pas jusqu'à cette parole pleine où devrait se révéler son fond inconscient, s'adresse déjà à l'analyste, est fait pour l'intéresser, et se supporte de cette forme aliénée de l'être qu'on appelle l'ego" (p.63) dont la fonction fondamentale, dit-il (p.64), est "la méconnaissance".

Bien entendu, nous rencontrons la même tentation dans le système expressionnel, la complaisance du discours étant remplacée par la complaisance esthétique : le beau, l'intéressant pour l'autre, l'injonction surmoïque vers le beau, sont devenus le passage obligé d'un plaire-à-l'autre où s'aliène la pulsion métamorphique...

Le rêve comme Parole

Dans le chapitre suivant (Ch.5) Jacques Lacan dit une chose qui me plait bien, parce qu'elle réintroduit la question de la Parole comme expression, et ce, à propos du rêve: " L'analyse Freudienne du rêve, dit-il, suppose qu'il a fonction de parole".

Moi, par rapport à la place du rêve dans le travail analytique que je conduis, je campe sur un point de vue minimaliste. Je dis que ce qui est important dans le rêve, c'est de rêver. Point c'est tout ! Rêver est exprimer, en l'absence du sujet, certes, mais exprimer tout de même. Le rêve est littéralement une sécrétion de l'organe cérébral, un résidu, un compromis entre tensions affectives et détente.

La création - l'expression créatrice - a un fonctionnement analogique à celui du rêve. Elle procède par la formation de formes concrètes là où, dans le rêve, elle procède seulement par la formation de formes psychiques. La préoccupation affective centrale - le jeu des signifiants - s'y déploie de la même façon (à ce sujet, je développerai un jour à fond mon point de vue sur cette hypothèse tout à fait contestable du rêve comme placé sous le primat du plaisir et de la réalisation de désir).

Par contre, l'expérience créatrice jouit d'une situation dont est privé l'expérience onirique : elle ne peut se développer qu'en présence du sujet. Et, dans les Ateliers d'Expression Créatrice, en présence charnelle et vivante de l'@utre/l'animateur, des autres/pairs, et du groupe/entité f(ph)antasmatique, ennemi ou allié de l'animateur dans l'expérience psychique groupale. L'@utre aussi est présent dans le rêve, mais seulement à titre de pure projection psychique, remanié par l'économie affective. Il n'est pas là en chair et en os avec sa subjectivité et sa densité personnelles, et surtout avec sa résistance analytique à la dérobade, à la fuite, à la résistance du client où se dilue totalement le rêve. C'est ainsi que j'ai eu l'idée de créer, dans le protocole de mon Atelier d'Ecriture, une sorte d'injonction paradoxale autour du rêve : je donne comme consigne aux participants de rêver la nuit suivante, et, chaque matin en arrivant dans l'Atelier, de consigner leur rêve de la nuit sur un petit cahier spécial, le Cahier de rêves, dont je décrète le caractère privé et non communiqué, contrairement aux autres textes produits dans l'atelier qui font l'objet systématique d'une publication. Aux personnes qui n'ont pas rêvé, ou qui ont oublié leur rêve, je demande d'en créer un dans le premier quart d'heure de la matinée. Cette ascèse est très féconde car elle restaure le rêve comme acte de création.

Ainsi que je l'ai déjà écrit ailleurs, je n'accorde pas du tout au rêve l'importance exorbitante que lui ont accordé les psycho-analystes. Le rêve, comme la forme esthétique, valent par la trace et le signe qu'ils constituent qu'un Acte irréparable a été commis, l'Acte de connaissance du secret, justement. Celui par où se révèle à l'homme et à la femme leur destin irrémédiablement pris dans l'exercice de la chair comme lieu unique de la création, dans le commerce sexuel comme avènement de l'acceptation de la mort. Je ne parle pas ici de "la petite mort", cette nostalgie romantique, amère et masochiste, célébrée par les rêveurs bien élevés, mais bien de la cessation du vivant.

Le bel édifice de la métapsychologie repose sur des fondations de sable. La technique d'interprétation des rêves, sublimation universitaire de l'oniromancie pratiquée par les Pythies auprès de Jocaste et par Madame Soleil, a pris la place opérante du vide. Mon sentiment est que la place que le rêve prend dans la technique et dans la théorie psychanalytique dépend beaucoup de la fonction qu'il occupe dans l'imaginaire des psycho-analystes. Et mon point de vue est qu'il s'agit d'une fixation sur un procédé psychiste probablement efficace sur un plan poétique et archéologique, mais dont la vertu curative reste à prouver. Je serai enclin à dire que placer l'analyse des rêves en "pôle-position" (la voie royale...) est une résistance métapsychologique typique qui a pour fonction le contrôle omnipotent des possibles dérives affectives et émotionnelles qui menaceraient l'analyste - j'y reviens - s'il modifiait significativement son point de vue.

L'injonction au travail associatif sur les rêves est un exercice qui est certes fort intéressant pour comprendre le fonctionnement de la pensée nocturne et du process associatif, mais dont je conteste la valeur mutative supposée pour le sujet. Le rêve ne signifie pas, il pré-dit. La valorisation du récit de rêve, et son mode de traitement provoquent surtout de la collusion entre le savoir-plaire du sujet (qui rêve pour nourrir l'ego de son analyste) et le savoir-faire de l'analyste avec la distraction flottante, et de leur mutuelle satisfaction narcissique.

Dans mon expérience actuelle de thérapeute, j'observe, parce que je n' ai jamais développé de renforcement positif sur ce comportement, une parcimonie de restitution de rêve de ma cliente - un où deux rêves spontanément rapportés par an, d'une pureté et d'une brillance tranférentielle à couper la parole, qui fonctionnent à chaque fois comme des indicateurs d'un puissant mouvement mutatif effectué par ma cliente, dont le rêve vient marquer le point de non-retour.

Pour moi le rêve est la forme, c'est par là qu'il est Parole, qu'il est efficace de quelque chose qui se donne parfois comme un possible à élaborer . Le travail sur le rêve, loin d'être cette voie royale qui mène à l'inconscient est seulement ce qui le constitue (l'inconscient) en une forme appréhensible.. .tout bénéfice pour le poète... Il ne peut y avoir selon moi dans l'injonction au rêve et dans la systématique interprétative des rêves que des incidences soit anecdotiques, soit nuisibles en ce sens qu'elles favorisent la fixation addictive et stérile sur les procédés psychiques et sur la valorisation cognitive du savoir-interprêter de l'analyste. En tout cas, la gymnastique mentale de la construction associative ne peut en aucun cas être assimilée à de la Parole. C'est un travail moïque placé sous l'autorité doctorale de l'analyste. Sauf, peut-être, pour un certain type de structure névrotique, pour laquelle l'avènement d'une jouissance narcissique de sa propre psyché peut être source d'un véritable travail de création. Et dans ce cas, c'est le processus de création psychique dans la relation à l'analyste, et non les contenus associés ou le processus associatif, qui est opérant. Le sujet rêve éveillé, et ce faisant, il accède à une des formes imaginaires de la Parole.

Dans le cadre de l'Atelier, c'est la même chose. Ce que je crois être le moment fécond de l'expression, c'est le moment de l'acte esthésique expressif ( æsthétique). C'est l'agir de la mise-en-forme qui est le processus de la Parole, c'est à dire de la révélation du secret dans un acte de formulation. La Parole est l'Acte, et non la forme elle-même. Arno Stern a eu cette intuition formidable, d'organiser le cadre de l'Atelier autour de ce centre, ombilic du flux vital entre le sujet et l'animateur, où la forme est nourrie de l'affect.

L'analyste comme porte-parole

Dans le chapitre VII, Jacques Lacan aborde une problématique qui m'est particulièrement chère, mitoyenne à celle des interventions parlantes (ou créantes) de l'animateur dans l'Atelier d'Expression, et qui concerne les dits de l'analyste au sujet en regard de son jeu, de son action avec les objets/jouets. Il évoque la chose au sujet du travail analytique de Mélanie Klein avec le petit Dick (qu'il taxe au passage d'opérer sur le garçon " avec la dernière brutalité", p.81) , au moyen de ses interventions verbales symbolisantes.

La préoccupation centrale de ce chapitre porte avec précision sur le caractère opérant de l'énonciation de l'analyste au cours de laquelle l'enfant, qui fait entrer un petit train dans une gare, entend dire à Mélanie Klein ce dont il est préoccupé du coté de la libido : Dick est le petit train, et il veut entrer dans maman. A la suite de quoi, le garçon sort de l'impasse autistique où il s'était réfugié, et il commence à avoir besoin de sa nourrice.

Jacques Lacan nous rappelle que Mélanie Klein n'avait en rien prémédité son intervention. Elle avait fait une impro, comme on dit. C'était une grande première émotionnelle pour elle, qu'elle engageait pourrait-on dire à trac. Et puis il nous donne sa version de ce qui opère la mutation du garçon, du processus mutatif qui s'engage à partir de ce moment où l'analyste reconnaît et dit dans-sa-bouche-à-elle ce dont il est question dans-son-expérience-affective-à-lui, c'est à dire la nécessité où il se trouve d'occuper l'espace interne de la mère, et d'être entendu dans cette nécessité.

C'est cela qu'a tout d'un coup admis Mélanie Klein et qu'elle donne à l'enfant dans un véritable acte de Parole, qui est ici la reconnaissance adressée à l'enfant, à voix haute, de la partition ( du signifiant) qu'il lui donne à "interpréter": "l'accolement du langage à l'imaginaire du sujet" dit Jacques Lacan. Moi je dirais plutôt l'extraction symbolique de la donne imaginaire du sujet plutôt que l'accolement, terme qui met l'accent sur l'intervention externe, qui suggère une sorte de greffe d'influence où l'analyste aurait une part additionnelle, là où l'analyste ne fait de façon sensible que prendre acte de ce qui est là , et que personne d'ordinaire ne voit : la nécessité où cet enfant se trouve d'être accepté/compris comme appartenant encore affectivement à la matrice.

Naturellement, en freudien surdoué, Lacan déporte tout de suite le propos du coté de l'Œdipe "tu es le petit train, tu veux foutre ta mère" dit le Maître pour faire jouir l'aréopage, en prêtant à Mélanie (p. 81) "un instinct de brute" . Il ne lui vient pas du tout à l'idée à lui Jacques Lacan que ce qui déclenche l'attention de l'enfant, ce qui met en alerte son humanité, ce n'est pas d'abord comme lui le suppose " parce qu'elle a apporté une verbalisation...parce qu'elle a plaqué la symbolisation du mythe œdipien", mais parce que quelqu'une, qui est le contraire d'une brute, très émue par la détresse de cet enfant, écoute sa personne (comme dirait Françoise Dolto). En quelque sorte, elle est son porte-parole, à lui qui a renoncé à toute parole et qui reste muré dans le monde des objets non-humains. C'est cela qui est mutatif, et pas du tout la présomption incestueuse projetée par Jacques Lacan (et peut être bien aussi par Mélanie Klein ); que c'est ça, le facteur opérant, ce que Carl Rogers appelle l'empathie, cette saisie non-médiate du cadre de référence interne de l'autre, et sa communication au sujet dans des termes qui n'en déforment pas la structure, en l'occurrence ici, la reformulation symbolique de l'expression non-médiate de l'enfant avec les objets qui sont pour lui de pures motions affectives, des représentations du Réel. On retrouve exactement la même structure dans le livre de Winnicott consacré à la psycho-analyse d'une enfant de deux ans, "La petite PIGGLE" ( (PAYOT, Ed.): " Ce qui importait, écrit Winnicott, c'était avoir l'expérience d'être comprise" (p.73). C'est probablement ainsi que la chose se passe pour l'artiste, dans ce moment de vérité du vernissage, dans ce moment de l'exposition de sa Parole où il engage son œuvre dans le regard public et attend de l'autre cette expérience empathique d'être fondé, d'être révélé dans son être, par l'interprétation de la partition inconsciente; regard de l'@utre où il peut se constituer comme sujet.

Ce n'est pas fondamentalement parce que Mélanie Klein lui a donné cette très poétique "petite cellule palpitante de symbolisme" (que Jacques Lacan-poète tient à tous prix à caser) mais bien parce qu'elle l'a trouvée là, à vue, dans le jeu de l'enfant. C'est quand cet enfant entend les mots qui sont la représentation de son état affectif qu'il peut commencer à penser et à exprimer une demande de soin. Le démarrage du processus de croissance inauguré ici, c'est la mise au travail de ce que Carl Rogers appelle la tendance à l'actualisation du moi, moi dont Lacan dit qu'il fait totalement défaut à cet enfant.

Et Mélanie Klein, contrairement à Jacques Lacan, ne tord pas le nez sur l'affect. Elle y va même plutôt franco sur le versant du frotti frotta affectif.

Il y a donc là, à juste titre, et ce malgré la moins-value projective qu'y introduit Lacan, un surlignage fin de ce type d'acte de parole analytique qui va faire la singularité de Mélanie Klein et sa réputation de brutalité dans la basse-cour machiste psychanalytique, et qui va donner le profil identificatoire de ses adeptes.

Le pouvoir mutatif de la Parole

Dans le chapitre suivant, Jacques Lacan prend acte d'une chose dont il n'explique pas le processus. Il dit que "chaque fois qu'un homme parle à un autre d'une façon authentique et pleine (on croirait entendre du Carl Rogers) il y a au sens propre transfert, transfert symbolique". Et il ajoute ceci : " il se passe quelque chose qui change la nature des deux êtres en présence". Au sens propre, "transférer", c'est déplacer d'un point à un autre. Je trouve cela très intéressant pour comprendre ce qu'il en est de la parole dans la situation analytique propre aux Ateliers d'Expression Créatrice. Transférer, cela voudrait dire littéralement, placer des mots de soi dans l'autre. Ce n'est pas rien si l'on pense que les mots sont les représentants du Soi. Et si l'on accorde à la médiation créatrice la fonction transitive entre Soi et l'@utre/l'animateur.

Donc, Jacques Lacan associe clairement parole et changement, sans cependant pouvoir en rendre raison : " La raison reste obscure de ce qui fait le ressort de ce qui agit dans l'analyse...de la source même de l'efficacité thérapeutique". Ce n'est pas le point de vue de Rogers dont toute la tension épistémologique est attachée à éditer la théorie des facteurs opérants du changement dans le lien de parole et d'écoute.

Cette réflexion va rebondir de façon ambivalente dans les chapitres 18 et 19, où Jacques Lacan note en contrepoint de ces notions d'authenticité et de plénitude, le caractère ambiguë de la parole "entre mensonge, méprise et ambiguïté". Et d'un autre coté, il pointe ce qui, de la parole, du commerce de la parole, engage le sujet, parole elle-même inscrite dans le fonctionnement social des symboles, c'est à dire des contrats et des lois qui lient les partenaires du transfert. Bien entendu, il souligne la spécificité du statut de la parole dans la situation analytique en regard de celui qu'elle a dans le commerce ordinaire.

Une autre dimension de la parole, que Jacques Lacan articule à la pensée de Freud, est sa fonction de " transmission du désir , qui peut se faire reconnaître à travers n'importe quoi, pourvu que ce soit un n'importe quoi organisé en système symbolique " y compris dans le système de l'acting out et du transfert dont il s'agit "de trouver le sens de parole". Ça aussi, c'est intéressant pour nous, pour les Ateliers d'Expression, cette reconnaissance comme quoi la Parole peut être exprimée dans différents langages, et pas seulement dans le verbe, et surtout, que le transfert lui-même soit ici considéré comme langage...

Donc, avec la parole, dans l'espace analytique, on est de plain-pied dans une problématique de la vérité et de la reconnaissance par l'autre, les deux choses étant consubstantiellement liées, sans que l'on puisse cautionner la circonscription du champ des langages au verbe. La parole est "constituante de l'être", dit-il," c'est elle qui est le médium fondateur du rapport intersubjectif, et qui modifie rétroactivement les deux sujets". Mais on ne voit pas très bien ce qui dans l'établissement de ce rapport possède un pouvoir mutatif, sinon à prendre le sujet comme constitué des signifiants, c'est à dire qu'il apparaisse dans sa crudité, ce qui est pour moi la visée ouverte par l'Atelier d'Expression

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Voilà ! J'ai fait le tour des choses qui clignotent pour moi dans cette textualité foisonnante de Jacques Lacan. J'y reste sur ma faim. Comme analyste individuel (non-psychanalyste), je peux mesurer les écarts avec ce que je trouve/crée dans mon dialogue verbal et corporel analytique avec mes clients, en regard du cadre que je pose et qui intègre l'expression affective et la communication non-verbale dans le travail de mise à jour des signifiants. De même dans mon travail d'animateur/analyste dans les Ateliers d'Expression Créatrice je laisse ouvert le jeu des signifiants dans les motions corporelles aussi bien que verbales. Et pour l'instant, je ne puis m'empéguer de ressentir la polarisation de la psycho-analyse sur le dialogue verbal comme une position défendue en regard de la richesse du champ langagier, émotionnel et affectif où les signifiants sont susceptibles de se mettre en représentation médiate et non-médiate. Et notamment dans cette expérience affective fondamentale du transfert.

Mon autre déception dans l'effort sincère que j'ai entrepris depuis quelques temps pour rencontrer la théorie psycho-analytique est de constater l'importance énorme accordée à la théorisation spéculative dont j'ai le sentiment qu'elle tient à distance la question, centrale pour moi, de la définition des éléments opérants du changement dans l'expérience expressive ouverte par la situation analytique. Et à ce niveau, je trouve dans le travail d'élaboration de Carl Rogers une attitude de recherche radicalement différente de celle des grands théoriciens de la psycho-analyse dont je perçois, à tort ou à raison, qu'ils ont abandonné le primat de l'expérience clinique, ou plutôt qu'y est dévoyée son utilisation partisane dans la validation du système de représentation de la métapsycholgie.

Carl Rogers :
du verbe et de la Parole

Carl Rogers ne s'intéresse guère à la physiologie de l'inconscient, ni au jeu sophistiqué des causes et des effets, ni à la hiérarchie des mécanismes subtils qui aliènent le sujet. Il ne s'intéresse guère aux formes nosographiques de la souffrance humaine non plus qu'aux modes de défenses que tentent d'y opposer les gens. Comme figure sociale, c'est l'antinome de Freud comme de Jacques Lacan. C'est un homme humble. Ce n'est pas un idéologue, c'est d'abord un clinicien qui élabore la théorie à partir de l'expérience et de sa validation.

Contrairement à Freud et à Jacques Lacan, Carl Rogers n'a jamais tenté de développer un enseignement, de recruter une École, de développer une administration pour célébrer la gloire de son génie. Scandaleusement, il dénonce au contraire la transmission doctorale du savoir. Toujours en étonnement et en retrait sur l'estime et l'admiration que suscitent sa pensée, son attitude scientifique rigoureuse, ses prises de position humanistes.

Il ne faut pas oublier que l'explosion de 1968, qui fut un évènement socio-affectif majeur pour la mutation de notre culture, est née à Nanterre à partir des groupes de dynamique de groupe rogériens lancés par Georges LAPASSADE, et que dans ce moment critique de l'histoire des institutions universitaires Jacques Lacan qui a eu beaucoup de difficulté à cautionner la vigueur de la rébellion estudiantine contre le pouvoir des mandarins de l'Université, jouait les Jeanne d'Arc contre l'ennemi anglo-saxon de l'International Psychoanalytic Association, et au jeu de CAÏN et ABEL avec la Société Psychanalytique de Paris, luttes fratricides entre mandarins pour le pouvoir et pour le contrôle de la diffusion et des intérêts de La Psychanalyse (Ce que je dis là n'est pas de mon cru mais est rapporté par Madame Roudinesco dans ses livres sur "Lacan" et sur "l'Histoire de la Psychanalyse en France").

Il ne faut pas oublier non plus, du point de vue historique, que Carl Rogers a publié ses principaux ouvrages sur "La non-directivité en psychothérapie et en sciences sociales" entre 1939 et 1946, c'est à dire à l'apogée du rayonnement natif de la pensée freudienne et de son immigration aux U.S.A. Et qu'il a fallu attendre 1966 pour que ses ouvrages soient traduits en français, grâce à son passeur parisien, Max Pagès.

Ayant été témoin direct et acteur de cette acculturation de la pensée rogérienne et de son rôle de catalyseur dans le déclenchement de la rébellion étudiante massive de Mai 68, et notamment dans l'Université de Bordeaux - nous avions rebaptisé le département de Psycho "Université Carl Rogers"- je puis témoigner de la radicalité qu'elle introduisait dans la question de la formation des praticiens et chercheurs en Sciences Humaines. C'est à ce moment-là (à l'automne 68), que j'ai été pressenti pour exercer une charge de cours en Psychologie Sociale à l'Université de Psychologie de Bordeaux, et que j'ai engagé un mouvement de fond dans cette direction éthique dont je ne me suis jamais détourné depuis.

Honoré Grissë : Rogers contre Lacan ?

Guy Lafargue : Au plan de la doctrine et du mode d'approche épistémologique, certainement. Au plan des intuitions profondes sur ce qui détermine l'opérativité de la Parole, non. S'il y a une chose qui réunit spirituellement ces deux hommes, Jacques Lacan et Carl Rogers c'est bien celle-là : le rapport à la Parole comme lieu de création de soi. Il semble que de ce point de vue, Jacques Lacan a été un véritable libertaire, même au prix de cette paradoxale contradiction fondamentaliste, dont il semble qu'il ait cher payé le prix auprès de ses pairs et de sa propre intégrité psychique, d'avoir entièrement noué sa propre Parole au rétablissement de l'orthodoxie du Livre Freudien.

Honoré Grissë : Alors, qu'en est-il du point de vue de Carl Rogers ?

Guy Lafargue : Carl Rogers aborde de manière frontale la question des processus opérants en psychothérapie au sein d'une communication verbale dont il a défini le cadre autour de cinq vecteurs actifs au sein de sa propre expérience subjective de thérapeute dans le cours de l'entretien : l'état d'accord interne, l'authenticité, l'empathie, la congruence et la non-ingérence dans les modes de décision et les systèmes de valeurs de ses clients. Je suppose que jusque là, il n'y a rien d'inconciliable avec une possible représentation du profil du psycho-analyste.

Dans une première partie de sa carrière, Rogers a désigné ce mode de communication verbale dans laquelle le thérapeute n'exerce pas de direction de pensée par les termes d'entretien "non-directif". Par la suite, il a renoncé à cette appellation, la jugeant trop marquée sur son versant d'abstinence, qui tendait à être entendue comme un comportement technique. Ce point de vue était à l'opposé de sa pensée. Il lui a substitué les termes de "person centered thérapy", traduit en français par "psychothérapie centrée sur la personne".

Pour lui, dans l'entretien, le psychothérapeute est opérant non par la technicité, mais par l'authenticité avec laquelle il engage sa compétence d'écoute, de chaleur affective, de tolérance inconditionnelle à la parole dite, d'attention positive à la personne du client, et d'intelligence dans la communication adressée en retour au client de la compréhension qu'il a de ce que le client est en train de lui exprimer. Là, nous sommes dans un tout autre espace d'écoute et de communication que celui de la psycho-analyse.

Le processus de travail de l'analyste rogérien est un processus d'accompagnement non-influent du travail de clarification de la perception actuelle faite à voix haute par le client des sentiments, des émotions, des éprouvés affectifs dans lesquels il se trouve dans l'instant de sa communication avec le thérapeute, en référence aux évènements actuels ou anciens dont il évoque les mouvements douloureux . Le travail essentiel du thérapeute, pour Carl Rogers, consiste à manifester au client la compréhension qu'il a de ses propos, sans les déformer, sans exercer quelqu'activité interprétative que ce soit. Il s'agit d'une position latérale d'écoute et de restitution fidèle, synthétique et sensible, de la parole du client , qui est perçue par celui-ci comme une attention à sa personne, et non comme une tentative d'influencer la représentation qu'il se fait de son expérience. C'est dans ce jeu de la parole verbale que se développe entièrement ce processus.

Et Carl Rogers explique que lorsque ces conditions sont réalisées et maintenues au cours de l'entretien, et dans la suite des séances, il se produit une importante élévation de la confiance du sujet en sa propre expérience et en sa capacité à ouvrir des pans entiers de son histoire personnelle ignorés jusque là, parce que ressentis comme menaçants pour son intégrité. Ceci est fondamental chez Rogers. Et mon point de vue est que cette position est universellement applicable à toutes les situations analytiques, quelles que soient les références théoriques des praticiens, à l'exception des écoles comportementalistes et des courants ésotériques du potentiel humain dont la visée est le redressement ou l'endoctrinement.

Carl Rogers raconte comment, au cours de ses rencontres avec des personnes en souffrance, il s'est progressivement aperçu que mieux il parvenait à être attentif à la façon dont la personne ressentait son expérience actuelle, en s'abstenant d'exercer sur elle toutes sortes d'influences ordinaires dans sa communication avec autrui, moins la personne éprouvait la nécessité de se défendre contre ce qui était susceptible de se révéler à sa perception, plus elle augmentait sa capacité à renouer avec les parties douloureuses et angoissantes de son expérience, plus elle élargissait son champ de connaissance de soi, et plus elle devenait capable d'autonomie et de créativité dans ses comportements avec autrui .

La théorie du processus thérapeutique de Carl Rogers s'appuie sur une phénoménologie de la perception et du champ de conscience , et des rapports entre la menace affective et l'inhibition de la fonction de représentation symbolique et psychique dans la communication interhumaine. Le modèle optimal en serait justement, pour Carl Rogers, celui de la relation analytique telle qu'il la conçoit. On est bien aux antipodes des rituels construits aussi bien de la cure psycho-analytique que des manipulations affectives/émotionnelles des thérapies émotionnelles/comportementales.

Rogers a concentré sa curiosité et sa préoccupation scientifique autour de la compréhension de ce qui, dans la communication parlée entre le thérapeute et le client opère un approfondissement et un élargissement de la perception aux parties de l'expérience actuelle, rencontrées dans le cours de l'entretien, mobilisables et communicables.

Avec toute une équipe de chercheurs, il a élaboré et développé une méthodologie d'investigation scientifique fondée

  • sur l'analyse des interactions verbales entre thérapeutes d'orientations diverses et clients, au cours d'entretiens enregistrés pendant des séances de psychothérapies,
  • sur des questionnaires systématiques destinés à dégager une typologie des facteurs qualitatifs présents dans les énonciations des thérapeutes qui, subjectivement, sont perçues par les clients et par des thérapeutes professionnels extérieurs, comme ayant favorisé ou dévoyé la progression analytique du travail du client,
  • sur la réalisation d'enquêtes auprès de thérapeutes de différentes obédiences destinées à évaluer, sur des échelles d'attitudes exhaustivement répertoriées, celles des interventions du thérapeute dans le dialogue analytique qui favorisent de façon optimale la croissance et la maturation du client.

L'ensemble de ces données de l'observation et de l'enquête a convergé sur la définition de ces axiomes qui profilent l'orientation non-directive.

Honoré Grissë : Vous accordez une importance centrale à la structure de la démarche théorique de Carl Rogers.

Guy Lafargue : Oui. Je suis particulièrement sensible à ce caractère d'exploration de l'expérience comme modèle d'élaboration théorique, en contre-point du modèle métapsychologique de type hautement et souvent purement spéculatif tel qu'il s'est développé, dans l'orbite lacanienne en particulier... C'est un point pédagogique que j'ai particulièrement développé dans le cadre de nos formations d'animateurs d'Ateliers d'Expression que j'ai nommé " l'élaboration théorique de l'expérience vécue".

Et donc, la première conclusion tirée par Carl Rogers et son équipe de chercheurs est que les facteurs opérants en psychothérapie n'ont pas fondamentalement à voir avec le savoir et l'habilité cognitive/analytique du thérapeute, mais d'abord avec sa qualité humaine personnelle, avec son "état d'accord interne" (ibid.p.214), avec sa capacité sensible empathique à l'expérience affective d'autrui, avec l'écoute respectueuse, avec l'attention portée à la personne et non aux évènements, ou aux process associatifs dont elle fait récit à l'invitation de l'analyste, à la pertinence de la compréhension et de sa communication fidèle au client .

Carl Rogers affirme que quand ces qualités sont mises en œuvre et soutenues dans la durée, et bien un processus d'ouverture significatif du client à l'ensemble de son expérience s'engage et un travail d'émergence affective et émotionnelle, puissant et irréversible s'enclenche. Que c'est ce processus d'élargissement de la perception, d'ouverture du champ de l'expérience qui constitue à proprement parler le but du contrat analytique .

Pour Carl Rogers le processus mutatif opère à partir du moment où le client éprouve la situation de l'entretien comme celle d'un lieu qui augmente sa confiance en soi, sa confiance dans son expérience. L'établissement de cette confiance dans le cadre et dans la qualité de présence du thérapeute à sa personne met en mouvement les processus d'"auto-régulation" à l'œuvre chez tout être vivant.

Honoré Grissë : On a beaucoup reproché à Carl Rogers sa conception "optimiste" de l'homme, sa vision idéaliste...

Guy Lafargue : Quelle dérision ! C'est probablement d'avoir méconnu ou lu de travers, ou dénié, et en tout cas de ne pas s'y être soumis, à ses hypothèses de travail, bien trop subversives pour l'établissement pédagogique universitaire englué dans les affiliations idéologiques à des doctrines : marxiste, lacanienne, comportementaliste et cognitiviste...

A mon avis, la théorie de Carl Rogers est en syntonie profonde avec les découvertes de la neuro-biologie de la mémoire, des apprentissages et de la génétique des comportements instinctuels .

Carl Rogers fonde sa conception de la communication analytique sur les considérations suivantes, qualités attribuées au fonctionnement de l'organisme de l'enfant et de l'individu adulte, pris comme "système global" doué d'un certain nombre de compétences innées (" génétiquement programmées" dirait le biologiste Jean Didier Vincent).

Les citations suivantes sont tirée de "Psychothérapie et relations humaines"- Nauwelaerts Ed. Les mots soulignés le sont par Carl Rogers :

  • " L'enfant perçoit son expérience comme étant la réalité. Son expérience est sa réalité. Il s'ensuit qu'il est mieux que quiconque, capable d'appréhender ce qu'est, pour lui la réalité, puisqu'aucun autre individu n'est capable de s'immerger totalement dans son cadre de référence interne "(p.217)
  • "Tout individu possède une tendance inhérente à actualiser les potentialités de son ”organisme”(p.217).
  • "L'individu a la capacité de se représenter son expérience de façon correcte et il a tendance a exercer cette capacité."(p.236)
  • " Il réagit vis à vis de sa réalité en fonction de cette tendance fondamentale à l'actualisation. Son comportement représente un effort constant et orienté de l'organisme en vue de satisfaire ses besoins d'actualisation tels qu'il les perçoit, dans la réalité telle qu'il la perçoit. "(p.217)
  • " Son expérience s'accompagne d'un processus continuel d'évaluation. Cette évaluation peut s'appeler organismique en ce que c'est la tendance actualisante qui lui sert de critère. Il attache une valeur positive aux expériences qu'il perçoit comme favorables à la préservation et au rehaussement de l'organisme. Et il attache une valeur négative aux expériences qu'il perçoit comme contraires à la préservation et au rehaussement de l'organisme. "(p.217).
  • "Il tend à rechercher les expériences qu'il perçoit comme positives et à éviter les expériences qu'il perçoit comme négatives" (p.217).

La conception du "fonctionnement optimal de la personnalité" chère à Carl Rogers, s'appuie donc sur une phénoménologie de la perception, de l'acte de conscience, et de ses conditions d'avènement au sein de la communication verbale. Elle est conçue comme l'activation d'un processus de rétroflexion inné. Et je ne puis m'empêcher de penser que cette analyse est en parfaite symétrie avec ce que j'ai appris en psycho-physiologie avec le Professeur CARDO dans les années 66 qui n'a pas bougé d'une ride dans les énoncés neuro-biologiques de Jean Didier Vincent, aussi bien sur la question des compétence innées, que sur celle des visées génétiques de l'actualisation des potentialités, que sur celles de l'activité d'évaluation de l'expérience en regard des mêmes visées, que sur celle de la communication et du langage. Les organismes vivants, l'organisme humain potentialisent ceux des stimuli de l'environnement qui accroissent leur capacité de réalisation des potentialités génétiques qui le constituent (Jean Didier Vincent : "La chair et le diable").

Le modèle topique Freudien de la Psyché n'a chez Carl Rogers (et encore moins chez Jean Didier Vincent) , aucune espèce de signification. Le processus thérapeutique y est abordé comme phénoménologie de la perception et de l'actualisation des potentialités de l'organisme dans le jeu d'une relation et d'une communication qui en respecte et en favorise le mouvement spontané.

Je dois redire combien ma découverte de Carl Rogers en 1966, a été pour moi le déclencheur d'un bouleversement profond, comme reconnaissance d'un corpus qui avait sur moi cette incidence puissante de me permettre d'accéder à ma propre expérience intérieure, à faire le choix existenciel de faire confiance dans ma façon de sentir, d'éprouver ma propre expérience subjective; dans ma capacité d'évaluer le caractère bienfaisant ou nuisible de certains actes que j'engageais dans ma vie personnelle, et bientôt dans ma vie professionnelle. C'est ce processus que Rogers appelle développement du " centre autonome de l'évaluation": dont l'organisme est équipé pour analyser les signaux lié à l'intégrité de son existence et de sa croissance, et pour sélectionner ceux des comportements favorables à son intégrité et à la réalisation de ses potentialités. Ce point de vue est antinomique à celui de la psychanalyse académique.

Cette confiance dans le vivant ouverte au sein de ces expériences de "dynamique de groupe" d'inspiration rogérienne s'est en particulier confirmée et développée à partir du moment où j'ai fait le pas de m'engager dans des expériences de création d'abord au sein de l'Atelier d'expression picturale d'une élève rigoureuse d'Arno STERN ( Marie Annick MORIER), puis dans l'Atelier d'argile de FRANÇOIS qui, lui, offrait une structure libertaire spontanée, intuitive, non reliée à une élaboration autre que celle de son bon sens et de son amour des gens.

C'est dans ma propre expérience, cataclysmique, de l'expression créatrice que j'ai commencé à vérifier le bien fondé du point de vue rogérien sur le développement de la personne. Ce que je pressentais avec enthousiasme venait se confirmer dans le jeu avec les médiations créatrices. Je découvrais et expérimentais le surgissement d'une parole autre, non-verbale, qui avait sur moi des effets de vérité dont je n'avais jamais fait l'expérience auparavant. Je suis né de cette expérience, et depuis ce moment, que je reévoque toujours avec une grande gratitude, je n'ai plus changé de direction, trouvant dans celle-ci une force dont je ne me savais pas capable.

Naissance d'une praxis intégrée de
l'expression créatrice et de la parole

Honoré Grissë : Vous avez simultanément rencontré l'expérience créatrice libre de toute inféodation culturelle et le jeu de la parole ouverte dans les expériences groupale de dynamique de groupe non-directive...

Guy Lafargue : Oui. Le commun dénominateur à ces deux structures était justement : d'une part l'instauration du vide comme condition nécessaire de la formation du Désir, comme naissance du Désir, et d'autre part le respect de la formulation subjective, son possible frayage vers les lieux de plus grande souffrance . Et le fait de pouvoir vivre simultanément ces deux situations m'a fait ressentir avec acuité ce qui dans chacune d'elle était déficitaire : l'en-dire pour l'Atelier d'éducation créatrice, qui représente dans la mythologie Sternienne un grave péché contre l'expression; et l' agir corporel propre à l'engagement créateur qui faisait l'objet d'un interdit, dans le cadre des dynamiques de groupe, que les animateurs de l'époque tentaient complètement de rabattre sur le modèle hégémonique de la cure psycho-analytique dont ils tentaient d'appliquer les règles au Training Group lewinien (encore nommé "Groupes de diagnostic"), comme quoi tout écart à la parole verbale instituée comme seul mode de formulation doit être considéré et analysé comme une résistance.

En fait de résistance, je faisais pour mon propre compte l'expérience que c'était bel et bien dans les interdits de parler d'un coté et de jouer/créer de l'autre qu'elle se logeait. Que la résistance, dans les deux situations, était aménagée sur des points aveugles, sur une sorte de forclusion croisée, de carence liée dans l'un et l'autre cas à la peur d'une émergence affective phantasmatiquement vécue comme dangereuse, voire destructrice.

Et dès mes premières expériences de synthèse au début des années 70 (dès mon passage-à-l'acte), j'ai pu mesurer directement la puissance mutative de ce mode de rencontre associant un mouvement souple entre expression médiatisée, expression affective/émotionnelle et élaboration de l'expérience vécue dans la parole verbale. Je faisais l'expérience d'un intense bonheur, pour moi-même et pour mes stagiaires, que je comprenais à l'évidence comme ce travail décrit par Carl Rogers de la tendance à l'actualisation du Soi.

Depuis cette époque, je ne me suis jamais trouvé invalidé dans cette intime conviction que l'ouverture d'un champ d'expression créatrice mis en tension dialectique avec un travail verbal d'élaboration de l'expérience vécue était un puissant facteur de changement dynamique et structurant . Et je crois bien que le beau succès institutionnel des Ateliers de l'Art CRU auprès du public est directement articulé à ce mode d'expérience que nous proposons. Monpassage-à-l'acte originel, passage obligé d'une praxis, est devenu institution.

A cet égard, j'ai été très touché récemment par la lecture du livre de l'éthologue Boris Cyrulnik sur "Les nourritures affectives".

Cyrulnik explique que dans le monde animal les rituels relationnels sont directement reliés aux signaux émotionnels, alors que chez les êtres humains les rituels sont façonnés par les représentations, c'est à dire par des signaux décontextualisés de leur souche et de leurs racines émotionnelles directes.

"L'animal reste immergé dans les rapports de l'organisme à la chose [au réel]. La proximité des stimulations ne l'éloigne pas assez du contexte pour supprimer l'effet régulateur du rituel qui contrôle l'émotion. Alors que l'homme par son aptitude biologique à s'arracher du contexte pour inventer des signes désamorce cet effet régulateur " (p 144). Chez l'homme les signes remplacent les sensations.

Et Cyrulnik dit ensuite que chez les humains " C'est la ritualisation de la parole qui permet le travail d'assimilation émotionnelle du corps à corps.... chaque geste du corps structure l'échange des émotions comme dans tout véritable rituel. La parole se double toujours d'une répartition des affects ". Il ajoute: " La conversation crée un champ sensoriel structuré comme un rituel. C'est dans la conversation que nos psychismes se rencontrent et tissent l'affectivité qui va nous lier. Nos affectivités s'échangent en même temps que se racontent les histoires qui précisent nos identités "(p 145).

Et il ajoute enfin, ce qui m'intéresse vivement dans notre propos, que " Lorsque une institution ne crée pas de lieu d'échanges, alors la parole est aux actes qui détruisent l'autre et toute pensée" (p 145).

C'est très important cette chose que l'on sait intuitivement : que la parole a une fonction rituelle d'assimilation de l'expérience émotionnelle, et que chez les humains il y faut de l'institution.

Mon idée, qui a été déterminante de la forme que j'ai donnée dès l'origine à la structure de mes ateliers et au dispositif de formation qui est devenu le notre, c'est que l'institution remplit la fonction (défaillante) du rituel. C'est l'institution qui est chargée de la fonction de régulation émotionnelle dans les interrelations entre les hommes.

Honoré Grissë : Il y a une histoire particulière de la façon dont vous avez problématisé l'expérience des temps de parole dans vos Ateliers d'Expression ?…

Guy Lafargue : Oui. Cela ne s'est pas fait du jour au lendemain. J'ai commencé à expérimenter cette structure en 1972, quelques mois après mon explosion heuristique dans le séminaire avec Max Pagès. J'ai d'abord organisé de ma seule initiative un premier séminaire d'expression pour lequel j'avais éprouvé la nécessité de demander la collaboration d'un de mes anciens étudiants de l'École d'éducateurs, François Mauget (devenu par la suite créateur du Théâtre des TAFURS et aujourd'hui metteur en scène). Pour cette première, j'avais eu une dizaine de participants; puis, à l'automne suivant, dans le cadre de ma charge de cours à l'Université de Bordeaux auprès des étudiants en psychologie et en sociologie, j'ai réédité cette structure.

La mise en place de cet Atelier à la Faculté de Psychologie/sociologie faisait suite à mes enseignements de psychologie sociale centrés sur la dynamique de groupe lewinienne, que j'avais également commencé à diffuser à l'École d'éducateurs spécialisés à partir de l'automne 68. C'est dans un groupe de ce type, haut en couleur, que j'invitais Jean Broustra à expérimenter une co-animation avec moi. C'était en 1974. Vinrent ensuite mes premiers Ateliers d'Expression Créatrice, en particulier celui où j'inaugurais de la façon la plus décisive ma praxis personnelle avec les médiations : l'Atelier ARGILE VIVANTE. Dans le cours de la même année, j'avais même été coopté dans le sein des seins, par les patrons de l'Institut des Sciences Humaines Appliquées de l'Université de Bordeaux II : le Dr Roland Doron, Jean Hassler (directeur de l'École d'éducateurs spécialisés), Maurice-David Matisson (créateur du CIRCÉ consacré au psychodrame analytique), René Guitton - pour conduire des "Training group" dans le cadre de la formation permanente de cet Institut.

C'est après cette épreuve auto-administrée de mon premier Séminaire d'Expression (c'était encore le terme consacré) que j'ai répondu positivement à l'invitation de Max Pagès de venir rejoindre son équipe de jeunes psycho-sociologues, où très rapidement et sur la base d'une puissante motivation de ma part, nous avons créé ensemble ces expérimentations assez sauvages que nous avions baptisées " Expression de la personne et prise de conscience dans une situation de groupe".

Ma contribution instituante à cette exploration fut centrale. Elle répondait à ce moment-là à un état de crise profonde et à un besoin affectif chez Max Pagès, qui s'était fait exclure de l'Association pour la Recherche et l'Intervention Psycho-sociologique (ARIP) dont il avait été le fondateur princeps, pour déviance caractérisée et sacrilège envers les dogmes de la clinique psycho-analytique; il venait de perdre son fils; il mettait en cause son lien conjugaI; et il profita grandement de ces expérimentations pour étayer son propre travail d'élaboration théorique et méthodologique sur les groupes et les organisations.

Le processus d'institutionalisation
des temps de Parole dans les
Ateliers d'Expression Créatrice

C'est dans ces laboratoires de changement personnel et en appui sur le modèle identificatoire fourni par Max Pagès que j'ai créé mon propre espace psychique/méthodologique dans le cadre de ce qui allait en 1975 devenir l'IRAE. J'étais très fier de ce sigle - IRAE - signifiant "de la colère".

Dans cette création et cette qualité d'autonomie , Max Pagès a occupé la place de quelqu'un qui provoquait au désir, qui m'écoutait et m'autorisait à être, qui était contenant. Et cela, au moment exact où j'en avais besoin, et dans des formes où il acceptait de me laisser agir et jouer, et apporter mon langage et mes stratégies créatrices. De cela je lui conserve intacte une belle gratitude. Pour la suite, le travail de désillusionnement s'est effectué, bon gré, malgré, et c'est bien ainsi.

Honoré Grissë : La place prise par cet homme dans votre histoire serait de l'ordre d'une maïeutique ?

Guy Lafargue : Oui. Max Pagès décourageait toute tentation de le prendre pour un maître, qu'il n'est pas. C'était plutôt un accoucheur à l'ancienne, qui ne redoutait pas les contractions. Dans son dernier livre, "Le travail d'exister", il se plaint de ne pas avoir la place intellectuelle et la notoriété universitaire que ses travaux de pionnier mériteraient et que d'autres vedettes de sa génération, comme ANZIEU, ont su se frayer dans le microcosme des luttes de pouvoir universitaires et des médias verrouillés par les psychanalystes. Cette plainte est fondée, même si elle est vaine. Il a été un des fondateurs en France d'une Science sans issue, la psycho-sociologie clinique. Sans issue, ni sociologique, ni clinique, parce que son Objet est l'analyse de la structure des idéologies et des valeurs, les mécanismes psycho-affectifs des jeux du pouvoir dans les institutions; et sa méthodologie " L'analyse dialectique" qui est globalement une forme active d'analyse croisée des relations liant pouvoir et sexualité dans les groupes institués et les organisations. Cette orientation de la recherche est définitivement vouée à l'échec parce qu'elle constitue une mise en cause radicale du fonctionnement des institutions universitaires comme des organismes sociaux. Mais pas sans issue individuelle, puisque des gens comme moi ont développé des micro-institutions qui fonctionnent dans le champ social avec une praxis psycho-sociologique de cette nature et avec un succès réel. Mais pour cela, il m'a fallu faire le deuil d'une carrière universitaire pour laquelle j'avais tous les atouts, sauf un, le plus nécessaire, le sens du compromis et de la complaisance dans l'observation des rites du mandarinat et de sa reproduction.

Honoré Grissë : Vous évoquiez tout à l'heure votre ambivalence avec la mise en pratique des temps de parole dans vos groupes...

Guy Lafargue : Oui. Dès le début, j'ai été aux prises avec une forte ambivalence. J'instaurai en fin de chaque séance un temps dit à l'époque deverbalisation où je proposais aux participants de parler de l'expérience vécue pendant le temps de leur travail de création. Dès le début, je fixais explicitement cette institution de l'instauration du temps de parole. J'en reproduisais le modèle de ma formation à la conduite des dynamiques de groupe, par identification au rôle non-directif des moniteurs, et des premières expérimentations que j'en avais fait dans mes co-animations avec Pagès. C'est ce modèle opératoire que j'ai apporté et institutionnalisé de façon spécifique dans nos premières formation d'animateurs à l'IRAE.

Je me souviens que je disais toujours aux gens que j'ouvrais ce temps de parole, malgré que je ne sois pas sûr de son opportunité, ou de l'efficacité de cette institution. En fait, je crois que profondément, c'était parce que je redoutais ce moment de vérité associé au travail de la restitution dans la parole des moments critiques rencontrés par les participants dans le jeu de la projection créatrice. Parce qu'à chaque fois, des épisodes cathartiques puissants s'y engageaient auxquels il fallait réagir de manière congruent, contenante, analytique. J'étais moi-même placé à cet instant dans une relation de double-lien avec quelque chose de désiré/redouté. Désiré à cause de l'expérience de puissance redoutable que cette position donne et des gratifications profondes qui y sont associées; redoutée à cause des exigences contenantes et analytiques qu'une telle position requiert face aux décharges affectives et émotionnelles bouleversantes qui s'y produisent dans le prolongement de l'Atelier, justement, dans cet espace ouvert de l'élaboration verbale, et qui nécessite une intervention structurante, une action adéquate, qui engage la totalité de la personne, aussi bien l'animateur que le sujet; une initiative juste et ferme de la part de l'animateur qui doit traiter de façon pertinente, c'est à dire de façon analytique, et à vue de l'ensemble du groupe, les émergences affectives/émotionnelles qui se donnent là comme le couronnement et la finalité du travail.

Dans les débuts, j'avais toujours présent à l'esprit l'image de Max Pagès, présent, pondéré, vigilant, en tension vers le décryptage analytique des expériences engagées dans ces instants où une personne se saisit de l'espace de parole et où elle engage un aveu qui la bouleverse. Un aveu qui va ouvrir dans son prolongement une nouvelle expérience, qualitativement différente de celle rapportée. Ce travail me paraît être exactement ce que Jacques Lacan désigne comme étant les effets de la Parole sur le sujet, d'une parole qui est la forme exacte des signifiants qu'elle re-présente et dispose sur le comptoir analytique. Je faisais l'expérience, dans la position charismatique, de ce que j'avais moi-même vécu avec Pagès à la place du mort, comme on dit. J'avais à chaque fois la confirmation que ce moment privilégié et à juste titre redoutable est celui où travaille la pulsion à la croissance, le potentiel "thérapeutique", la tendance actualisante.

Et pourtant, à l'aube de chaque nouvel Atelier, j'éprouvais toujours la même incertitude et la même angoisse. Aujourd'hui, au moment de l'ouverture inaugurale de l'Atelier, je me sens serein. Il y a toujours ce moment d'appréhension, lié à l'inconnu, au vide, au non-savoir de ce qui va se révéler. Il y a toujours cet état d'éveil aigu, d'excitation tranquille, en attente de la luxuriance et des combats à mener tout à l'heure. Mais aujourd'hui, il y a en moi une conviction quand au bien fondé de la nécessité d'instaurer ce temps, et d'en communiquer avec clarté la fonction aux participants des groupes que cette structure inquiète à juste titre. Je pense même que c'est le moment le plus important du groupe, celui où j'explique la division du temps en un temps consacré à l'expérience expressive avec les médiations créatrices et un temps consacré à l'élaboration de l'expérience vécue - ce sont les termes que j'emploie - en expliquant que ce dont il sera question dans ce temps de parole, c'est d'un dialogue avec le groupe et avec moi-même dans lequel les personnes qui en éprouvent le désir - besoin ou plaisir - sont invitées à communiquer toutes sortes d'éléments intérieurs, vécus d'ordre affectif, émotionnel ou psychique ayant traversé leur expérience pendant le temps de jeu avec les médiations.

Je dis cela au premier moment de la rencontre avec le groupe, et je le reformule à l'instant d'ouverture du temps de parole après la première séance d'Atelier. Après quoi, de la même façon que pour le démarrage de l'Atelier, je ne dis plus rien, je pose mon propre silence comme effraction des attentes dépendantes, et l'aventure expressive singulière du verbe peut commencer.

J'ai remarqué combien cet état de tranquillité - cela n'a pas été tout le temps le cas - que ma longue pratique a développé en moi, ce sentiment de sérénité au moment d'introduire le groupe à son devenir immédiat avait une influence apaisante sur les personnes; que cela inspirait confiance. Que cela avait pour effet d'incliner les forces de transfert du coté d'une projection imagoïque sécurisante, ce qui, après tout, n'est pas un luxe, parce que, dès l'instant suivant, je décrète le vide et l'invitation à l'acte créateur. Ce moment inaugural, aussi bien pour l'Atelier que pour le temps de parole est une épreuve initiatique terriblement efficace dans la mobilisation de l'affectivité aussi bien groupale qu'individuelle.

Du CRU et du cuit

Ce sont donc ces deux structures, la non-directivité et l'institution du travail analytique de la personne, inscrites dans la Charte des Ateliers de l'Art CRU, qui tranchent dans le vif avec les pratiques orthopédiques de l'arthérapie qui récusent :

  • Et l'expérience d'une permanence du vide et de l'abstinence de toute direction du travail de l'expression par l'animateur, dans chacun des plans où cette expression l'entraîne (esthétique, émotionnelle, affective, psychique).
  • Et l'ouverture d'un temps de parole à proprement parler analytique, c'est à dire résolutoire.

Dans certains ouvrages d'arthérapeutes, où l'on privilégie et où on induit ce qui émerge en termes d'œuvre artistique, il est clairement indiqué, dès que la situation se corse, c'est à dire dès que les participants accèdent à ce qui est au centre de l'expérience créatrice - l'émergence des affects, des émotions, de l'angoisse, de la régression - qui sont les signes que la pulsion métamorphique travaille réellement - la stratégie à laquelle ils ont recours pour absorber ce qu'ils reçoivent en définitive comme des débordements est l'affinement esthétique des objets, la correction idéalisée des formes, le détournement de la tension vers les normalisations culturelles liées à l'exposition donnée comme cerise sur le gâteau etc... Et pour le reste, pour ce qui déborde du cadre arthopédique, on renvoie le client au psychiatre ou au psychothérapeute. Ou bien, l'artiste se fait assister par un psychothérapeute professionnel, chacun se chargeant de son objet : qui l'œuvre, qui l'analyse.

Et bien nous, aux Ateliers de l'Art CRU, nous prenons une position dans laquelle, nous ne clivons pas le sujet entre ce qui serait de l'ordre de l'espace du soin analytique et celui qui relève de l'expérience créatrice. Les deux constituent une unité indissociable. Et les animateurs d'Ateliers thérapeutiques doivent décider s'ils fonctionnent comme artistes, avec leurs tours de singes techniques et culturels, ou s'ils fonctionnent comme analystes, créateurs et garants d'un cadre pour l'avènement de la parole et du jeu des signifiants entre les paroles.

Dans les autres cas de figure, et bien les activités pseudo-artistiques que l'on développe sous couvert de thérapie relèvent du territoire occupationnel et ne peuvent pas prétendre se ranger dans le cadre des psychothérapies où on les piédestale. Il ne suffit pas d'accoler le mot thérapie à une quelconque activité de loisir sous prétexte que l'on gagne sa vie avec des personnes internées en psychiatrie. La psychothérapie est un métier dont les de base ne peuvent tolérer les approximations syncrétiques. Quant à l'art, c'est un monde de conventions, de séduction, de mimétisme et de complaisance. Et il faudra bien qu'ils s'expliquent un jour sur le fond, les arthérapeutes pour nous dire en quoi les techniques artistiques auraient des vertus soignantes. Le seul art dont puisse s'autoriser un thérapeute, c'est justement celui de la relation analytique, qui est aux antipodes d'une technique. Dans ce métier, tout recours à des techniques est un subterfuge, un évitement, une résistance à ce que la confrontation au vide institué laisse transpirer les signifiants de l'analyste.

Honoré Grissë : Vous n'y allez pas de main morte avec l'arthérapie !... Vous même avez bien une production artistique personnelle...comment rendez-vous compte pour ce qui vous concerne de votre pratique de double champ ?

Guy Lafargue : D'abord, je ne qualifie pas ma création personnelle d'artistique. Je n'ai pas fait ce choix. Je considère qu'être artiste est un métier à part entière, qui demande beaucoup de courage et d'abnégation, et le mien, mon métier de formateur et mes charges de direction de l'Institut que j'ai créé, ne me laissent pas la nécessaire et totale liberté de vouer ma vie entière au seul langage. J'y ai parfois songé, à des moments de crise dans mon existence. Je dois dire que la perspective d'un mode de vie aussi précaire, qui est celui que j'observe chez la plupart des artistes que je connais, ne m'a pas encouragé dans cette voie. Et puis je crois que ma création la plus importante, la plus profonde, la plus soutenue, c'est mon Institut. Cela me laisse complètement libre de me servir de mes dispositions créatrices à n'importe quel moment où j'en ai besoin, ou plaisir. Je crée à certaines périodes, par a-coup. Et lorsque mon cycle intérieur est achevé, je ne prolonge pas de façon volontariste l'expérience créatrice qui a rempli pour moi sa fonction. Créer est un besoin aussi fondamental que ceux de la nourriture ou de l'amour. Transformer l'activité de création en un art et un métier relève soit de la passion pour le langage, soit de la nécessité liée au déséquilibre affectif, soit à un opportunisme culturel et pécuniaire.. .soit à une combinaison des trois.

Dans mon animation d'Atelier, cette liberté est extrêmement précieuse parce que je l'utilise non pas comme un modèle idéal proposé à l'identification ("faites comme moi") mais comme une ressource analytique. Je crois que j'ai développé une bonne habileté créatrice dans la communication analytique. A certains moments, dans l'Atelier, je créé avec les matières une parole singulière, analytique, en résonance directe avec la création d'un participant, ou en contrepoint d'un travail avec le groupe, avec les dimensions psycho-affectives groupales. Je me sers de ma disposition créatrice pour concrétiser certains éléments analytiques signifiants dans le langage institué pour l'expérience des participants.

Dans l'Atelier, je vis un état particulier d'attention à mes propres évocations esthésiques/esthétiques en termes d'images concrètes que je réalise si j'en sens l'opportunité. Voilà à quoi me sert mon talent personnel dans l'expression plastique, à ouvrir et à donner une Parole non-verbale. Et je peux vous dire que cela a toujours de puissants effets analytiques.

Honoré Grissë : Ce sont donc trois et non deux dimensions de la Parole que vous dégagez:

  • la Parole créatrice,
  • l'énonciation verbale de l'expérience vécue comme lieu d'élaboration,
  • et la Parole analytique.

Guy Lafargue : Oui.

Sur l'acte créateur comme acte de mise en forme privilégiée des signifiants, je me suis déjà expliqué.

Sur les deux autres dimensions, il reste à décrire le processus, à en comprendre le fonctionnement opérant.

L'élaboration de
l'expérience vécue

Le terme "élaborer" est un terme que je trouve très beau, dont on a perdu l'usage, mais je trouve qu'il convient très bien pour décrire ce dont il est question, c'est à dire une mise en travail de la signification, de l'engagement d'une énergie pour créer du sens. C'est cela "élaborer l'expérience vécue". C'est reprendre, c'est constituer une mémoire de ce qui s'est passé pendant le jeu de création, parce que c'est dans cet écoulement des évènements internes que les signifiants se fraient un chemin dont les formes sont les traces. Aussi bien les formes psychiques que nous produisons pendant que les mains s'activent, que les surgissements émotionnels parfois infimes, parfois brutaux et que les mouvements affectifs.

L'expérience montre que, lorsque réponse est donnée à l'invitation à évoquer verbalement devant le groupe le jeu caché du vivant, cela produit un certain nombre d'effets de transformation de l'expérience actuelle de la personne: soit dans le sens d'une ouverture émotionnelle puissante et libératrice (catharsis), soit d'une émergence de souvenirs de souffrances anciennes (insight) et d'ab-réaction, soit de résurgence de traumatismes affectifs, de deuils problématiques, d'évènements catastrophiques pour le sujet, qu'il croyait souvent avoir résolus, qui se révèlent dans leur nudité douloureuse et qui donnent lieu ensuite à un développement analytique.

Honoré Grissë : Que faites-vous de ces éléments résurgents ? Vous ouvrez une possibilité d'expérience qui semble produire des évènements d'une particulière densité, en particulier émotionnelle, comment travaillez-vous ensuite avec cela ?

Guy Lafargue : Ce n'est pas réellement moi qui travaille, c'est Ça.

Je veux dire que j'ai un vraie confiance dans le potentiel d'actualisation de Soi qui est à l'œuvre dans l'expérience créatrice et dans ce travail d'aveu qui le suit. Je l'ai observé des milliers de fois, toujours avec la même vigueur. C'est vrai que quand cela se produit, cela bouleverse la personne, mais aussi les autres participants pris à témoin de cet avènement, dont l'efficacité symbolique pour la personne est d'autant plus grande que la qualité de présence, d'écoute et d'implication identificatoire des autres personnes du groupe est manifeste. Dans ce travail, le groupe joue un rôle symbolique très important, non seulement en tant que surface d'écoute, mais aussi en tant qu'entité affective archaïque, en tant que surface projective de certaines angoisses archaïques liées à l'introjection, à l'incorporation et aux menaces régressives dont le groupe est porteur.

Il y a, de ce fait une fonction particulièrement importante de l'animateur/ analyste qui est de porter attention aux effets de groupe, aux signifiants groupaux métabolisés par le travail de l'expression individuelle. Ces événements ont la capacité de fonctionner comme générateurs de résistances au travail de l'expression. La fonction de l'animateur consiste parfois à dresser à leur encontre un travail analytique interprétatif groupal qui va permettre, dans le meilleur des cas, de dénouer certaines résistances tenaces, comme le déplacement des éléments transférentiels du lien à l'animateur sur des mouvements affectifs groupaux de clivage ou de mouvements symbiotiques. Et c'est bien entendu de façon privilégiée dans le temps de l'en-dire, mais pas seulement dans ce moment-là, que l'animateur/analyste peut livrer une parole dont les effets de révélation du caractère affectif des mouvements inconscients vont relancer la dynamique créatrice. C'est ensuite la reconduction de l'expression sur le terrain de la création qui va permettre au processus d'intégration analytique de se poursuivre.

La dynamique émotionnelle

Par rapport aux expériences émotionnelles, j'ai beaucoup appris de ma confrontation avec Max Pagès. Je l'ai pratiqué à une période où il tenait une position haute vis à vis des expériences de cette nature. C'était la période du boom bio-énergétique reichien qui trouvait dans la période post-68 un terrain d'élection pour la diffusion de techniques comportementales sexo-émotionnelles importées des États-Unis, essentiellement tournées vers l'attaque des structures culturelles/éducatives de la société bourgeoise/ puritaine/religieuse/répressive.

Sous prétexte de dissoudre la cuirasse musculaire/caractérielle constituante de la névrose, les bio-énergéticiens français de cette époque, se livraient à des manipulations émotionnelles d'autant plus brutales qu'elles se déployaient auprès d'un public dépendant des effets de mode et demandeur de solutions rapides à des souffrances bien réelles dans la sphère de l'expérience sexuelle. L'idéologie reichienne véhiculée par les bio-énergéticiens français de première génération se prêtait bien à l'air du temps et au libre développement de la contraception. Elle allait d'ailleurs ouvrir dans son sillage un marché pour la thérapie bio-énergétique, primale, et toutes sortes d'expérimentations sauvages dérivées de ces techniques empruntées de façon syncrétique aux doctrines mixées de Reich, Perls, Janov, parfois édulcorées de Freudisme. Parfois outrageusement inspirées des exercices du théâtre américain ou polonais d'avant garde, du psychodrame morénien, le tout dans le plus parfait syncrétisme théorique. Cela donnait lieu à un foisonnement de groupuscules plus ou moins charismatiques selon les initiateurs, un moment fédérés en Mouvement du Potentiel Humain, qui a eu son heure de gloire, et aussi de vérité, et qui s'est progressivement enfoncé dans l'oubli ou dans des résurgences comportementalistes (analyse transactionnelle, programmation neuro-linguistique et autre TCC qui font flèche de tout bois.

Max Pagès connaissait bien le corpus théorique de Reich et les pratiques qui en dérivaient. Il était à cet égard dans une position critique, nuancée, même si dans son propre espace d'élaboration psychique/théorique, on pouvait assister à une bataille rangée entre le surmoi freudien avec lequel il a eu maille à partir, et l'idéalisation reichienne à la fascination de laquelle il se livrera pour une expérience thérapeutique personnelle dont il dit les bienfaits pour sa propre transformation.

En tension chronique entre Reich et Freud, il élaborait une position singulière, dite "dialectique". En 1977, il publie "Le travail amoureux" (Dunod Ed.) dans lequel il exprime son point de vue sur "les éléments d'une méthode d'expression non-directive", et ce, en relation directe avec le travail que j'ai déjà évoqué des séminaires "d'Expression et prise de conscience dans une situation de groupe" (omettant d'ailleurs dans cet ouvrage, de citer ma contribution personnelle significative à la création et à l'élaboration de ce protocole).

Le travail émotionnel, qui n'était pas encore devenu son signifiant central, était très important dans les groupes que nous conduisions, et je vivais là des épreuves très difficiles à certains moments, de grande angoisse devant les choses que notre mode d'approche de l'expression déclenchait chez les participants de nos groupes. A certains moments, Max Pagès était terriblement incisif, offensif, accompagnant/provoquant certains accès émotionnels très spectaculaires. Moi-même, j'observais intensément la façon dont il travaillait le plan émotionnel, puis ensuite celui de la parole autour de ces évènements.

Mon charisme à moi allait plutôt vers les interactions créatrices, médiatisées, avec les participants, et dans des interactions affectives/corporelles spontanées, qui avaient de tout aussi puissants effets. Et puis, lorsque ces moments parvenaient à leur conclusion, nous reprenions le parcours avec les participants dans un travail de parole, elle-même libre, créatrice, et de notre part, impliquée. Cette expression personnelle des animateurs était proposée comme inhérente au modèle que nous étions en train de forger.

Sa position à ce moment-là était la suivante (op.cit. p 44) :

" Je répugne aux exercices, exercices de yoga, bio-énergétiques, rencontre, gestalt ou autres, qu'il s'agisse d'exercices tout faits ou "tailor-made", construits en vue d'une situation d'un individu ou d'une relation interpersonnelle déterminés, et je ne les utilise qu'exceptionnellement. Il me semble le plus souvent aller à l'encontre du but recherché, celui d'une expression vraiment personnelle et spontanée (renforcé par moi), mais au contraire brimer et canaliser la spontanéité. Ce n'est pas dire qu'il n'y a pas de technique d'expression, mais elles gagnent à mon avis à être utilisées dans un mouvement spontané. Moniteurs et participants les apprendront ainsi, seuls ou les uns des autres, les inventeront ou les réinventeront à la mesure de leurs besoins. "

C'est cette position haute, dont j'atteste qu'elle représente très justement ce que Pagès mettait en œuvre (que nous mettions en œuvre), que j'ai définitivement adoptée comme point de départ de mon propre voyage dans la praxis de l'expérience créatrice. J'y engageais une réalisation personnelle optimale. Je m'amarrais de façon prévalente sur la question de la représentation æsthétique de l'expérience affective dans le jeu avec les médiations. Je devins acteur et témoin d'un mode particulier d'accueil et d'accompagnement non-directif des expériences émotionnelles puissantes qui surgissaient avec constance, intensité, et qualité dans mes Ateliers. J'ai définitivement investi l'expérience de l'expression comme signifiant central de mon développement, en appui sur la question des langages et des médiations créatrices, là où Pagès poursuivait son itinéraire vers l'exploration du champ émotionnel et des techniques de travail thérapeutique axées sur ce champ. Il s'inscrivait en fidélité à ses aspirations intégratrices de ses propres dérives épistémologiques entre Reich, Freud et Rogers.

L'autre dimension de mon décrochage de l'adhérence identificatoire fut que je me décidais assez rapidement à investir comme champ professionnel : la personne et la dynamique des groupes restreints, là où Max Pagès poursuivait sa tentative idéaliste de tenir ensemble dans son projet de changement : la personne, le groupe, l'institution et l'organisation, dans laquelle le parti-pris de transdisciplinarité joue selon moi une fonction ambiguë, une façon, peut-être de ne pas être entièrement quelque part sur un territoire circonscrit à nos réelles capacités d'y exercer une influence significative.

C'est à partir de ce moment là que j'ai défini un champ opératoire spécifique, et que je me suis séparé de la matrice idéologique de Max Pagès, non pas dans une opposition à la visée émotionnaliste à laquelle il était attaché, mais dans une désaffection de ce champ pratique/théorique, en tant que champ privilégié, dont je faisais l'expérience qu'il travaillait intensément dans mes groupes, mais de manière latérale et non frontale comme dans le travail conduit par Pagès. J'observais que dans une non-directivité assez radicale que je prenais comme axe de mon animation, de puissantes émotions surgissaient spontanément, se déployaient, et semblaient aller à leur terme. Parfois en adoptant une position de présence/distance, parfois de proximité corporelle, parfois de holding corporel étroit ressenti par moi comme nécessaire pour pouvoir contenir la personne aux prises avec certains états d'expression affective particulièrement aigus. D'une certaine façon, je choisissais Rogers comme référent axial nourri à la liberté vis à vis de la communication corporelle découverte dans mon initiation avec Pagès. Je me plaçais quant à la communication corporelle dans une structure proche de celle définie par Rogers dans l'échange des mots. Je ne sais pas si ce que je dis là est très clair, mais c'est bien de cela qu'il s'agit : d'une communication maïeutique, à certains moments de crise appelés par le jeu de la personne, dans un possible corps à corps ou mon intentionnalité de corps est en accompagnement empathique, et sans aucune dimension incitative comme celle que je pouvais observer dans les modes de corps à corps de Max Pagès, en appui sur la théorie Reichienne.

Ce qui rendait cette alternative tout à fait évidente, c'est que dans la structure que je mettais en place, opérait de façon majeure la triangulation de la communication, le troisième terme étant le jeu avec les médiations qui mobilise la totalité de l'énergie corporelle des participants, et qui dégage le travail émotionnel non pas dans l'après-coup des jeux corporels prévalents chez Max Pagès, mais dans l'après-coup des investissements de la médiation, en lien direct avec l'ouverture de la parole.

Dans chaque Atelier que je conduis depuis 1975, et j'en ai conduit des centaines, c'est pour moi toujours un émerveillement renouvelé de pouvoir être ainsi l'assistant de tels processus dont je fais l'expérience qu'ils se développent de leur propre dynamisme interne structurant.

Et donc, ma propre praxis, montre que le travail émotionnel dans mes groupes vient en aval de l'engagement spontané de la personne dans l'expérience créatrice, et dans son croisement avec le temps de parole. Je ne fais rien de spécial, ni pour freiner, ni pour activer la décharge émotionnelle des participants. C'est leur propre travail avec la Formulation qui s'en charge, qui opère, avec une efficacité terrible. Et lorsque de telles manifestations s'engagent, c'est en général au terme d'un processus expressif où la forme est saturée de l'affect dont elle est la représentation sensible, et qui a servi de vecteur à la résurgence d'événements oubliés ou déniés de l'expérience affective du sujet.

Je pense être entièrement fondé aujourd'hui dans la désignation de ce mode d'expérience créatrice ouverte au travail de la métacommunication et à l'accueil de ses effets émotionnels par les termes génériques d'Ateliers d'Expression Créatrice Analytiques.

L'en-dire

Donc, au moment inaugural de chaque nouvel Atelier d'Expression, je dis un certain nombre de choses aux participants qui précisent le cadre dans lequel j'interviens, le fonctionnement du dispositif, et l'annonce du temps de parole.

Sur celui-ci je dis: " En fin de chaque séance, après une courte pause, nous ouvrirons un dialogue au cours duquel chaque personne est invitée à communiquer au groupe certains éléments de son expérience vécue pendant le temps de travail de l'Atelier. Il peut s'agir de certains moments d'émotions, d'expériences affectives ou du travail de la pensée ou de l'imagination qui accompagnent le cours de votre travail. Il est possible aussi, si vous le désirez de parler de votre production, que l'on peut être amené à introduire au milieu du groupe ".

Au moment de la première séance de parole, je réitère l'explication inaugurale, puis je me tais, et ne me livre plus à aucune direction groupale. Quelque fois, un stagiaire me demande si je vais interpréter les productions, à quoi je réponds simplement que non, que ce n'est pas du tout le but de ce travail de parole que de découvrir ce qui serait caché derrière les apparences, mais de parler des événements de toute nature qui traversent l'expérience intérieure de la personne pendant le temps de la création. Les gens ont beaucoup de prévention par rapport à cela, parce que quelque fois ils ont vécu sur ce plan des interventions abusives d'animateurs se posant en décrypteurs d'inconscient, tendance fort répandue semble-t-il.

Et un silence s'instaure, plus ou moins habité de réactions d'anxiété, d'impatience, ou d'attente quiète. Plus ou moins rapidement, une personne se jette à l'eau, ouvre la parole qui va se mettre à circuler, à fonctionner de manière spontanée. Lorsque cette parole m'est adressée, ce qui est le plus fréquent, j'y réponds par des propos de résonance, de reformulation. J'ai toujours présent à l'esprit que cet entretien interpersonnel avec moi, au milieu du groupe est un entretien visant à permettre à la personne de clarifier sa perception de son expérience vécue. C'est là mon objectif essentiel. Lorsque je fais correctement cela, restituer à la personne ce que je comprends de sa parole, un vrai travail analytique s'engage, qui aboutit parfois à des moments d'intense émotion, vis à vis desquels, en règle générale, je ne réponds pas par des interactions visant à travailler sur l'émotion elle-même comme le font les bio-énergéticiens et les gestalt-thérapeutes. Je ne touche pas à la dynamique de l'émotion spontanée, contrairement à ce que faisait Max Pagès à l'époque. Je crois profondément, pour l'avoir vécu moi-même, pour en avoir assisté l'éclosion et l'intégration des milliers de fois de cette façon, au travail de l'auto-régulation de l'expérience, dont l'expression émotionnelle est un des moments capitaux, à coté des décharges affectives et de l'intense besoin de parole qui accompagnent le déploiement de ces moments.

Parfois, pour certaines personnes l'expérience émotionnelle devient le lieu de la levée des défenses contre l'expression d'une souffrance affective dont les intensités m'apparaissent, à tort ou à raison, devoir nécessiter une solidarité corporellement manifestée de ma part. Ou bien l'intensité affective semble trop totalement submerger le sujet. Et lorsque je ressens cela de façon certaine, j'agis de manière à lui servir de défense externe. Je prends la personne contre moi, dans un travail d'enveloppement qui a une fonction consciente de faire sentir, directement par mes impulsions de corps, mais aussi par des mots que je prononce simultanément, que ce qui est en train de se passer pour elle est une expérience nécessaire et salutaire. Parfois l'interaction corporelle exige une grande force physique, aux limites de la violence, lorsque des réactions de panique où des réactions défensives de destructivité submergent le sujet. Et une réponse de haute énergie permet de rassurer le ça, de réagréger le processus de la conscience, de réduire la distance à l'expérience vécue par où s'épanouit une parole neuve, étonnante pour le sujet lui-même. C'est cela que j'ai appris avec Max Pagès. A son exemple, j 'ai moi-même osé explorer ce territoire éminemment dangereux de la relation corporelle empathique.

Généralement, ces épisodes donnent ensuite lieu à une évocation sereine par la personne elle-même, qui n'en croit pas son expérience, destinée aussi à rassurer le groupe, à éponger la culpabilité résiduelle inhérente à ces effets cathartiques, à ces ab-réactions subjectivement perçues comme dangereuses, qui constituent les moments féconds de tout travail analytique. Et, bien entendu, l'attention au groupe demande dans ces moments-là une grande vigilance, car l'activité fantasmatique y explose, à la fois dominée par des peurs archaïques et par des mouvements de compassion identificatoire.

En contre-coup, il me paraît quelques fois nécessaire pour le groupe que je me livre à un certain travail d'interprétation des fantasmes associés, et ce, au travers d'une interview par laquelle je suture le symbolique par où le Réel a fait effraction. Je demande généralement aux autres personnes si elles désirent évoquer ce que cela leur a fait de voir cette personne renversée par une souffrance aussi directe, et comment ils ont ressenti mon travail à moi dans ce lien. Et de quels fantasmes ils ont été saisis dans ce lien de travail en prise directe avec le surgissement affectif.

Je peux vous dire que dans ces moments, il y a une qualité de parole et une qualité de silence d'une pureté et d'une évidence difficilement soutenables.

L'écoute de la parole individuelle
"centrée sur la personne"
pendant le temps de l'Atelier

Un autre mode de relation à la parole dans l'Atelier se développe sous la forme d'une succession d'entretiens individuels d'un participant avec moi, qui me saisit à l'occasion de mon passage à proximité de son espace de travail. J'appelle ce mode de circulation entre les espaces psycho-affectifs organisés autour des objets et des dispositifs d'installation personnels "l'errance analytique". C'est, je crois affaire de sensibilité et d'expérience que de saisir la distance juste que l'on a, en tant qu'animateur, avec l'espace approprié, investi par chacun. Je suis très frappé de voir combien l'espace lui-même autour des objets est affectivement marqué des signifiants de chacun. Et donc, ce n'est absolument pas indifférent ce qui se modifie lorsque nous passons à proximité de ces mondes clos dont on va nécessairement affecter, parfois effracter, la surface, et provoquer des réactions d'acceptation des effleurements, ou de refus parfois violent qu'il y ait la moindre pénétration.

Je crois maintenant avoir développé une sensibilité aiguë à la densité des mailles qui enveloppent les espaces psycho-affectifs que les participants secrètent quasi instantanément, dès l'instant où ils se placent à leur poste de travail, que la plupart du temps ils ne quitteront plus de toute la session, à l'intérieur duquel ils implantent rapidement leurs rites de marquage du territoire. On est vite averti. Il y faudra invitation. Parfois, l'invitation est immédiate, préalable. Sans cette complicité établie dès le début, l'investissement affectif reste en attente. Les uns vont aller sans atermoiement vers le médiateur et commencer avec lui un jeu de mise en forme des objets internes; d'autres éprouveront nécessité, avant toute compromission avec les matières, à aller s'assurer d'une attache affective à l'animateur. D'autres éprouveront besoin de conjurer l'animateur avant toute autre engagement. Très rapidement, chacun met en place un théâtre objectal, qui au travers de la matière, qui au travers de l'animateur, qui au travers d'un autre participant. Et l'aventure de la formulation commence, génératrice de surprises, , que l'inquiétude parfois amène à s'adresser à l'animateur.

Lorsqu'il m'est fait, explicitement invitation, parfois implicitement, je rentre en communication avec la personne, à l'occasion :

  • d'un échec d'apparence technique - quelque chose, personnage, construction qui s'effondre, une verticalité rebelle, issue d'un déni,
  • d'un étonnement concernant la résistance de la matière au désir conscient, - d'un envahissement par une émotion incontrôlable, de chagrin, de colère, de tristesse profonde, d'irritation, d'intense jouissance au contact de la matière.
  • d'une inhibition douloureuse.

Si je sens que ma présence et mon écoute sont invitées, désirées, alors je pénètre dans la sphère intime qui relie la personne à son œuvre et, d'une façon ou d'une autre j'ouvre une parole. Et un dialogue s'engage dans lequel je m'efforce de favoriser l'avènement de ce qu'elle a à dire dans cet instant, à moi qui suis d'une façon ou d'une autre pris dans la fantasmatique du lien à l'objet. J'écoute, reformule dans cette façon compréhensive qui donne à l'autre ce qu'il est en train d'essayer de démêler devant moi. Parfois, j 'accompagne le récit de mes propres visions de l'objet. Je l'interprète, pas au sens de donner des interprétations rationnalisantes, des décryptages symboliques. Je décris certains accidents de la forme qui sautent aux yeux, j'avoue l'objet. Parfois, je me risque à dire exactement ce qui est là, en quelque sorte à le surligner. Je dis les sentiments qui sont exprimés dans la forme, comme si je faisais une lecture des émotions et des sentiments dont les objets portent les stigmates. Ces dialogues sont souvent faits à voix basse, dans une communication intime, aimante et sans aucune complaisance. Je surligne les choses qui dérapent, les accidents de la représentation qui sont là, parfaitement visibles, parfois opaques aux yeux de leur créateur. Tout ce travail de parole se termine à un moment, comme si le désir de cet échange privilégié était plein, avait été satisfait. Et je m'éloigne de la rive, et me laisse reprendre par le flux du groupe, jusqu'à un nouvel appel.

Ainsi, à certaines séances, je m'arrête près d'une personne, m'accroupis au bord de la table, les yeux à hauteur de l'objet, les coudes posés sur la marge, et je me laisse prendre au jeu de miroir où se fonde la conscience d'être. Une Parole advient, spontanée, profonde, que j'écoute avec acuité, à laquelle je réagis par mes mots, par la manifestation de ma compréhension de ce qui m'est dit dans les mots et dans l'objet vivant. Moment magique d'échange profond, de pure sensibilité. Parfois, cette intimité aussi désirée qu'inattendue déclenche une émotion puissante qui ouvre au théâtre intérieur de la mémoire où ce qu'il en était du transfert se déplie tranquillement dans une confidence douloureuse et sereine. Cette parole-là est un cadeau.

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Article terminé le 20 Septembre 1997
revisité en Mars 2006